Évacuons d’office la méprise : pas question ici d’une adaptation de Lévi-Strauss, mais bien du retour de Park Hoon-jung, scénariste de J’ai rencontré le diable, nouveau petit prodige de l’action sud-coréenne passé un peu partout dans les festivals du monde. Dans la violence noire et la mélancolie poétique qu’on lui connaît, il explore l’organisation Tristes Tropiques, des assassins d’élite élevés dans la jungle par le Maître, roi de la forêt tropicale, mais qui font ici face à une pléthore de bouleversements et de vengeances, toujours dans la violence bien sûr.
Masquant à peine ses inspirations du côté de Wong Kar-wai, Tristes Tropiques entend alors, d’abord assez simplement, renouveler le genre mafieux auquel il s’attaque d’un coup de polish plastique dont on ne peut nier le caractère agréable, de ses tons vert-de-gris à ses nocturnes néo-noirs tout en reflets. Entre iconisation maximale et âpreté humide, le film cultive alors un sens du mystique plutôt agréable, du moins s’il ne tombait pas dans le piège du copié-collé impulsif. Car en convoquant Wong Kar-wai, Park Hoon-jung semble avoir dû prendre le package entier, disséminant dans la quasi-intégralité de ses séquences des ralentis saccadés, certes originaux, mais rapidement creux, voire désagréables. On ne décèle finalement pas franchement le geste qui motive ces effets visuels aussi marqués (notamment de l’aberration chromatique, en plus de ces ralentis), résolus à se dire qu’il n’y a là qu’un vernis exotique assez artificiel en quête d’une poésie mystique qui ne touchera de fait jamais totalement juste. C’est d’autant plus dommage que ces intentions de fragmenter l’espace, d’expérimenter avec son atmosphère suintante propice à la divagation, contribuent souvent à rehausser le classicisme de l’objet, qui gagne naturellement en intérêt.
En visant l’hypnose, certes sans pouvoir vraiment la trouver, le long-métrage tombe au moins sur un tempo assez convaincant, pour un récit qui resserre son nombre de personnages en même temps qu’il fait durer chaque tronçon de scénario, cultivant l’idée d’une danse macabre lancinante à l’aura assez séduisante. Car il faut dire que le récit qui se cache là-dessous est assez commun, tout particulièrement côté protagonistes. Si l’on appréciera assez leur caractère plus humain, quotidien, perdu dans une ville surchargée, il faut bien avouer que Lu, personnage principal, fait retomber le tout dans l’archétype le plus évident. Sourd et muet, il est à lui seul le symbole d’un terreau fertile à toutes les idées, qui ne seront jamais véritablement assumées tant la voix off qui surplombe et surligne chaque séquence lasse rapidement, geste de facilité et de refus de toute subtilité. Mystère et vengeance, en forme de prérequis par le genre, ne seront donc jamais véritablement trahis malgré leur caractère ici dépassé au regard de la radicalité recherchée.
Il résulte ainsi de Tristes Tropiques la sensation d’un objet chimérique, traversé d’intentions fascinantes autant que de points d’interrogation sur ses grands écarts de ton (une séquence d’ascenseur presque grand-guignolesque) et de rapport au réel, comme si la recherche de brutalité crue se heurtait à des pulsions de genre dissonantes. Park Hoon-jung accouche ici alors d’un objet incontrôlable, nerveux, y trouvant pourtant sa première heure durant une originalité détonante. La physicalité n’a en réalité pas grand sens, de même que les lois de la narration. On enchaîne les headshots à une cadence surhumaine, car le mantra ici est simple : tout pour la violence. Traitée de façon brute, presque animale, elle laisse alors l’impression d’un long-métrage qui se sait simulacre de son genre, et décide ainsi d’en explorer les failles pourrissantes dans un anti-héroïsme tragique assez méchant. Les séquences d’action ne sont en fait jamais véritablement des combats : ce sont des massacres, donnant au récit l’air d’un véritable film de contamination dans lequel le mal se répand jusqu’à tout noircir. Exception faite d’un dernier tiers qui perd en mystique par un twist trop explicatif et héroïsant, il y a sans doute dans Tristes Tropiques une noirceur insoupçonnée, un cri de désespoir qui, une fois les couches d’affèteries délaissées, laisse enfin voir le monstre.
| Avec : Park Hae-soo, Lee Sin-young, Kim Myung-min, Po-Hung Lin, Chen Yiwen… Scénario : Park Hoon-jung Photographie : Kim Hong-mok, Shin Tae-ho, Lee Tae-oh Montage : Jang Lae-won Musique : Mowg Production : Park Hoon-jung, Jang Kyung-ik |



