Aperçu çà et là comme chorégraphe de cascades, c’est encore en tant que cinéaste émergent et peu identifié que Kensuke Sonomura signe Ghost Killer, comédie fantastique dont les traits apparaissent pourtant rapidement dans son giron. Bagarres et mafia s’immiscent ici dans la vie de Fumika, une jeune étudiante, lorsqu’elle se retrouve possédée par le fantôme du tueur à gages Kudo, devant alors l’aider à accomplir sa vengeance d’outre-tombe en lui prêtant son corps. Nettement plus identifié en tant que coordinateur de cascades, entre autres sur le récent The Furious, c’est logiquement là que le cinéaste brille le plus directement, tirant de moyens vraisemblablement réduits une dynamique plus brute et terre à terre, à commencer par sa séquence introductive tout en bruit de lames et de souffles, génial mélange de clarté très découpée et d’énergie caméra à l’épaule plus frénétique.
Sans doute moins rompu à l’exercice, Kensuke Sonomura réduit ses effets de mise en scène et de montage pour trouver, dans l’action même, tout le dynamisme nécessaire, sans devoir le gonfler artificiellement. Minutie et modestie vont ici de pair, et ce bien au-delà des seules séquences d’action, le long-métrage trouvant dans son esthétique grisonnante mais élégante, de même que dans sa mise en scène plutôt sage, les possibilités d’une approche plus terre à terre de son pitch, alors plus ancré dans un réel qui en est d’autant plus joli. Exception faite d’une fusillade plus cheap dans son climax puisqu’elle multiplie les effets visuels faussement malins, c’est précisément parce qu’il mesure ses effets, sans doute conscient de ses moyens (en témoignent quelques décors DIY plus branlants et peu peuplés de figurants), que le geste touche juste.
Si la prémisse pouvait ainsi laisser présager tous les excès, la première apparition de l’entité fantomatique les fera vite taire, le film prenant le parti d’un comique passant par les comédien·nes, et donc par le réel, jusqu’à quasiment refuser le fantastique à l’écran. Outre des modulations de voix un poil grossières et des effets de montage accessoires, jamais la possession ne naît d’autre chose que du jeu : Akari Takaishi, incarnant tour à tour Fumika et sa version sous emprise spirituelle, faisant reposer l’illusion sur la justesse de ses mimiques tantôt très rationnelles, tantôt affolées. Ainsi toujours discret côté caméra, sinon pour servir la mise en scène qui se déroule devant, Kensuke Sonomura ne prend pas le spectateur par la main pour installer son concept, dont il explore pourtant franchement les possibilités ludiques, ne serait-ce que dans la possibilité, en communiquant avec un fantôme, d’avoir une sorte de seconde conscience qui peut dynamiser les séquences d’infiltration. Il s’agit, à nouveau dans toute la modestie qui mène le geste, d’expérimenter de nouveaux enjeux et de nouvelles dynamiques sans chercher à balayer des bases classiques déjà solides.
Les sporadiques tentatives de gags plus littérales, notamment par le montage, toucheront donc forcément moins, mais n’effaceront pas la justesse d’un long-métrage qui comprend que son humour, certes loin d’atteindre l’hilarité, ne se niche pas dans l’emphase potentiellement répétitive et artificielle, mais dans la retenue. C’est l’exacte même retenue qui guide alors un récit dans lequel il ne se passe justement pas beaucoup, mais qui peut ainsi prendre le temps de brasser l’ambiguïté qu’implique son point de départ, la réflexion intérieure des personnages ne se faisant jamais dans la violence ou dans l’excès, mais toujours dans cette errance propre aux fantômes. C’est ainsi même que Sonomura caractérise sa protagoniste, avant même la première possession : au travail comme dans ses relations, elle semble ailleurs, pas à sa place, comme en flottement. Si l’écriture n’est pas toujours d’une finesse totale, notamment chez des personnages secondaires construits de manière assez caricaturale, c’est justement dans l’imperfection de chacun que naît une empathie assez naturelle, les traits les plus négatifs (vénalité, effacement de soi, violence masculine banalisée) n’étant ni jugés, ni trop appuyés. Pas même la dépossession, pourtant au centre de tous les enjeux, pour les fantômes comme pour le GHB qui permet d’agresser, ne sera abordée frontalement, l’intérêt résidant plutôt dans la porte ouverte à la réflexion. Se dessine alors, entre le je-m’en-foutisme et le fatalisme total devant la situation, une relation assez juste entre Fumika et Kudo, dont on ne cherche pas à faire croire à l’osmose folle, leur cohabitation étant avant tout forcée, mais dont on explore justement les petits gestes touchants autant que les intérêts matériels, et donc des sentiments parfois imparfaits. Il n’y a jamais ici que des personnages qui font de leur mieux avec la situation, traversant souffrance, vengeance et entraide comme des sentiments toujours troubles et ambigus, pour une finalité assez ouverte, à l’image d’un film qui sait toujours laisser suffisamment d’espace pour projeter.
| Avec : Akari Takaishi, Mario Kuroba, Masanori Mimoto, Tatsuya Nakayama… Scénario : Yugo Sakamoto Photographie : Moritada Iju Montage : Kensuke Sonomura Musique : Nobuhiko Morino Production : Doris Pfardrescher, Yûsuke Suzuki, Hiroyuki Takase |



