En 1967, les Moody Blues ne font pas simplement du rock avec des violons : ils changent la pièce. Days of Future Passed, paru chez Deram en novembre, naît pourtant d’un projet assez prosaïque, Decca voulait une démonstration de son nouveau système stéréo, le Deramic Sound, avec le groupe flanqué du London Festival Orchestra. Mais Tony Clarke, Derek Varnals, Peter Knight et les cinq Moody Blues transforment le prétexte technique en véritable laboratoire : un cycle qui traverse une journée entière, du Day Begins à Nights in White Satin, et où l’orchestre devient une matière du groupe au même titre que les guitares, la batterie ou le Mellotron.
Au milieu, The Sun Set / Twilight Time est peut-être le moment où cette idée devient la plus étrange. Mike Pinder signe The Sun Set, Ray Thomas Twilight Time : deux morceaux accolés comme deux états de conscience, près de sept minutes pour passer du jour au rêve. Pinder, surtout, impose cette couleur fantomatique du Mellotron (bientôt l’une des signatures du groupe), tandis que l’orchestre de Peter Knight enveloppe le tout d’une profondeur presque cinématographique. Les premières minutes ont quelque chose d’exotique, presque gamelan, comme si le crépuscule détraquait soudain les coordonnées du morceau. Puis le piano, les chœurs et les nappes orchestrales ramènent doucement la musique vers quelque chose de plus charnel, avant la plongée définitive dans la nuit.
Ce qui impressionne aujourd’hui, c’est moins le caractère « symphonique » du disque que l’audace avec laquelle les Moody Blues refusent justement de séparer les deux mondes. Le Mellotron et l’orchestre ne décorent pas les chansons : ils fabriquent leur espace mental. Enregistré au cours d’une période particulièrement féconde de 1967, le disque va devenir l’un des modèles fondateurs du rock progressif, alors même que ses contours esthétiques sont encore en train de se dessiner. Entre Tuesday Afternoon et Nights in White Satin, deux monuments qui ont fini par lui faire de l’ombre, The Sun Set / Twilight Time pourrait passer pour une simple transition. C’est tout l’inverse : c’est la charnière, le moment où Days of Future Passed cesse d’être un album conceptuel un peu chic pour devenir un véritable monde sonore. La musique ne raconte plus seulement le coucher du soleil : elle fait basculer l’auditeur ailleurs. Et quand l’orchestre s’efface enfin vers Nights in White Satin, les Moody Blues ont déjà franchi la frontière : celle qui sépare le rock psychédélique de quelque chose de beaucoup plus vaste, plus étrange, et bientôt appelé progressif. À cela s’ajoutent le plaisir fou des oreilles et le bonheur de la rêverie.



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