[ÉTRANGE FESTIVAL 2026] « Morse » de Tomas Alfredson, un film de vampires comme un flash dans la nuit

Difficile d’oublier Morse (Let the Right One In), troisième long métrage du réalisateur suédois Tomas Alfredson, alors encore largement inconnu dans nos contrées. Avec le temps, comme dirait Léo, les visionnages répétés ont depuis permis d’y voir encore plus clair et de confirmer ce qu’on avait fortement ressenti la toute première fois : ce film, projeté pour notre plus grand bonheur à L’Étrange Festival dans le cadre de la carte blanche à Philippe Vuillemin, possède suffisamment de promesses et d’enjeux pour nourrir des tonnes de films actuels. Sa réussite concentrée tout-en-un, film-plein comme un œuf à tel point que son auteur n’aura jamais réussi à confirmer par la suite, ne vient pourtant pas d’une séduction immédiate de petit malin et n’a rien d’un trompe-l’œil. C’est un coup de maître au romantisme éblouissant, qui inocule un poison doucereux dans vos veines et qui, on vous l’assure, ne vous abandonnera pas.

Il suffit de quelques plans – flocons de neige illuminant une banlieue paumée de Stockholm, rues désertes, meurtres en plein air, paroles atrophiées d’un garçon, apparition fugitive d’une créature comme en lévitation – et on le sait, d’emblée, immédiatement, instantanément : ce film-là ne sera pas comme les autres. Parce que, soudain, une nouvelle forme d’obscurité profonde se déploie devant nous ; il suffit juste de fondre. Au premier degré, Morse est un conte initiatique sur toutes les formes de peur : nuit noire, atmosphère de purgatoire tout blanc, corps d’une victime balancé dans l’eau qui exhale une vapeur et semble s’évaporer sous nos yeux, routes désertes, tunnels à traverser. Sur ce territoire plane une menace : un mystère, une force animale, une présence insaisissable. Celle d’un « enfant vampire », improbable dans cet havre d’ennui, qui a 12 ans depuis une éternité.

Alfredson construit un univers où chaque élément (son, durée des plans, hors-champ) renvoie à l’autre dans une discrète et inquiétante harmonie. Il joue sur les couleurs, du bleu et du rouge, pour multiplier les contrepoints. La photographie de Hoyte van Hoytema renforce cette impression de monde suspendu, avec ses espaces enneigés, ses éclairages blafards et ses contrastes chromatiques. Et en creux, Alfredson filme le délabrement – social, familial, psychique et organique – à travers deux enfants soudés tels les amants d’Hiroshima : Oskar, garçon blond et solitaire maltraité par ses camarades, et Eli, vampire en quête d’un nouveau complice. Le spectateur observe le passage de l’innocence (le jour, la neige) à la démence (la nuit, le sang), du rêve au cauchemar dans le même prolongement cotonneux. À aucun moment on ne pense à un autre film de vampires.

Tout du long, Alfredson louvoie entre horreur et beauté, éclat et silence, réalité glauque et éblouissement soudain. Il alterne les points de vue avec une détermination calme pour faire naître un malaise collectif diffus. Enfants comme adultes, les personnages secondaires alimentent la tension et font exploser, dans cet écrin froid, des vendettas personnelles motivées par des blessures intimes. C’est ce qui donne à cette histoire son potentiel universel : il n’est pas nécessaire d’aimer les films de vampires pour apprécier celle-ci. Surtout, les éléments les plus voyants ne sont pourtant pas les plus importants. La fameuse scène où des chats s’acharnent sur une femme mordue par la jeune vampire menace presque de faire sortir du film ; mais Alfredson s’intéresse moins aux effets spéciaux qu’à ce qu’elle révèle : un homme, aveuglé par la mort de son ami, n’essaye même pas de sauver sa femme. Dans ce monde de vampires, l’humain, là-dedans, il est où ? Le cinéaste trouve ainsi une jonction idéale entre Grand-Guignol et drame poignant, entre réalisme (l’anonymat des lieux) et irréalité (la neige qui enterre tout, jusqu’à l’identité) pour nous questionner droit dans les yeux. Les échecs du vieux complice d’Eli, l’étrange scène de l’hôpital, la femme qui demande qu’on tire les rideaux parce qu’elle se sait condamnée : autant de visions surréalistes et poignantes qui exacerbent la dimension tragique du récit.

Le scénario minore les connotations sexuelles du genre de manière presque subversive : Oskar aime Eli d’un amour encore largement platonique, au-delà de son identité, parce qu’il ne peut pas survivre sans elle. Oskar est cérébral, Eli est physique ; tous deux endurent le même ostracisme. Sans leur rencontre, Oskar serait resté un enfant maltraité, plongé dans les jupes de sa mère possessive et martyrisé par ses camarades ; Eli n’aurait pas trouvé de complice capable de la nourrir ou de la protéger. Le rapport à la souffrance est tout aussi juste : Oskar a tellement l’habitude de vivre dans la peur que l’on peut lire sur son visage une étrange extase au moment où l’un de ses bourreaux le frappe, comme s’il avait absorbé cette violence et s’en nourrissait à son tour. Joie de la dépense totale, de la transgression ultime qui passe par tous les excès : ivresse, peur, jouissance. Rien n’est explicitement dit, mais tout se ressent. Même la neige devient une manière de traduire la solitude, ce néant blanc qu’Oskar regarde de sa fenêtre. L’action monte en puissance jusqu’au climax de la piscine, séquence inoubliable d’effroi, de surprise, de beauté, de poésie et d’amour fou… sur fond de Flash in the night de Secret Service, ce titre des années 80 qui aspire dans son vortex. C’est le crépuscule que l’on redoutait et qui fout les jetons. Être ébranlé et désarmé, ne plus savoir si l’on aime ou pas, ne pas comprendre ce qui se passe, ne pas trouver la grille de lecture adéquate : c’est ce qui peut arriver avec un film d’une telle envergure. On peut, bien sûr, ne pas être sensible au rythme lymphatique – la beauté de Morse réside justement dans les longueurs, ce temps nécessaire pour se trouver, se connaître et s’aimer – mais son intensité, elle, ne nous quitte jamais. Elle ne nous a jamais quittés. Un film qui traduit aussi bien l’enfance, sa solitude, sa banlieue sombre, son avenir en impasse… ne pouvait que nous foudroyer. Mordus que nous sommes devenus depuis sa découverte, addicts à son sang neuf, à ce flash dans la nuit, à ce flash in the night, ce film qui ne ressemblait à aucun autre et qui continue si bien de ne ressembler qu’à lui-même.

1h 54min | Epouvante-horreur, Fantastique, Romance
De Tomas Alfredson | Par John Ajvide Lindqvist
Avec Kåre Hedebrant, Lina Leandersson, Per Ragnar
Titre original Låt den rätte komma in

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