Déjà largement cosmopolite côté compétition, l’Étrange Festival pousse cette année le geste par un focus sur l’Afrique du Sud, dans lequel s’inscrit Hen, bizarrerie contemplative en noir et blanc, quelque part entre Haneke et Eggers. Le ton est ici à la folk horror, pour le récit d’un couple recueillant un petit garçon, unique rescapé d’un affreux massacre, avant de se rendre compte que peur et décadence mentale s’infiltrent peu à peu dans le foyer.
La peur encore gardée sous couvert, c’est d’abord d’un point de vue purement plastique que Hen affirme son caractère propre, démultipliant les images absolument saisissantes dans leurs compositions précises autant que dans les jeux permis autour de la lumière, élément essentiel pour construire par la suite l’angoisse. Une flamme qui frémit ou un extérieur nocturne transformé en void tant il est sombre, l’angoisse naît ici d’abord de la langueur avec laquelle on convoque les sens, moyen d’ancrer dans le réel pour mieux le faire dévisser.
Ce réel, c’est d’abord celui de vastes décors extérieurs non identifiés. Pas d’ancrage spatial, ni même vraiment temporel, juste des dunes qui barrent la vue et pourraient laisser imaginer, à l’horizon, une humanité dévastée. En prenant le parti de cadres d’abord très figés sur ces larges décors, le long-métrage s’ouvre donc comme une vieille photographie croisée dans un musée, et dont on ne pourrait alors que tenter de déduire le contexte, défricher ce néant par ses plus petits indices, toujours regardés avec attention et lenteur. Outre les sens, premiers vecteurs d’une angoisse ancrée dans le réalisme, c’est donc par le point de vue que se construit ici la peur, particulièrement dans un jeu très malin entre les personnages adultes et l’enfant, dont on ne sait parfois plus qui est l’antagoniste, ce qui construit une instabilité propice, sinon à la peur, du moins à la fascination. Le jeune garçon n’est pas possédé, mais ses nouveaux parents si ? Alors on ne verra que l’étrangeté de la vision de ces derniers, en train d’agir plus que bizarrement, selon le regard exempt d’angoisse de l’enfant.
À l’exception d’un climax à l’esthétique symboliste plus grossière, qui vire à la violence facilement spectaculaire, Hen joue donc toujours sur le fil entre réel ambigu et décrochages vers l’étrange. C’est là, plus subtil et bien souvent dans un silence total, simplement en regardant un enfant jouer avec des pattes de poulet ou en se concentrant sur les visages de parents forcés de l’être, que l’angoisse se décuple, plus existentielle que performative. Se construit alors, toujours dans ce même jeu de perspectives, un véritable basculement des codes de la folk horror. Si c’est bien le petit garçon qui est d’abord sauvage, et vraisemblablement source de forces ésotériques, difficile de ne pas voir dans le fonctionnement du couple une bizarrerie dérangeante. On regardera ainsi le dépeçage d’un bouc comme un événement aussi atroce que fascinant, sorte de rituel trivial fait entre deux prières, avant de se débarrasser de la tête de l’animal et des autres morceaux sans viande dans la nature.
Qui croire dans tout ce malaise, dont le tempo lent ne cesse de déranger, jusqu’à faire basculer toute fondation morale que l’on pensait devenue solide ? Lorsqu’on écoute alors une vieille musique en famille, l’un des rares morceaux à rompre le silence du film, censée être apaisante, on ne peut s’empêcher de voir le symbole devenir celui d’une harmonie factice dans ce cadre surplombé par une croix en bois. Le petit garçon qui va se réfugier dans le poulailler, geste peu anodin tant il revient à l’animal, ne paraît alors plus tout à fait effrayant face à des parents en apparence bien sous tous rapports, mais dont on se met naturellement à questionner les aspérités. L’arrivée de cet enfant n’est alors pas tant celle de l’étranger dans le quotidien qu’une mise à l’épreuve d’un schéma traditionnel trop peu remis en question. Le protectionnisme évident de la famille n’en sera que plus saillant une fois de nouveaux individus croisés près de la maison.
Et quid des repas à base de viande et des animaux tués dans leur propre intérêt, lorsqu’on ne doit pas tuer son prochain ? Plus didactique et donc bien moins fin sur ce sujet du végétarisme, Hen plante là pourtant la graine d’une interprétation plus féconde. Quand on regarde l’étranger, cet enfant, d’abord comme un être primitif, sans visage ni mots, où s’arrête véritablement l’animal, et donc le dominé ? On lui donne certes un nom, pour l’humaniser, mais est-ce suffisant ? Jamais rentre-dedans ni ouvertement à thèse sur la question, c’est par la pratique que le film étrille peu à peu la pensée coloniale, dans son instrumentalisation de la religion comme dans son incapacité totale à s’adapter à l’autre et à ses fonctionnements. Difficile donc de ne pas voir dans les grands espaces de début de film un ersatz de décor états-unien traditionnel, littéral cimetière indien. Que leur reste-t-il quand il n’est plus possible de dominer et posséder ? S’entre-dévorer et se noyer dans le cauchemar, toujours ambigu et retors chez Hen.
| Avec : Dawian van der Westhuizen, Amalia Uys, Stian Bam, Marelize Viljoen, Anoecha Kruger-Chanarin… Scénario : Nico Scheepers Photographie : Chris Lotz Montage : Regardt Both Production : Zandré Coetzer, Chanél Muller |



![[ÉTRANGE FESTIVAL 2026] « Bury the devil » de Adam O’Brien, un exercice de style sincère et attachant](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2026/09/bury-1068x601.webp)