« Decarnation », un jeu où les femmes fatales se vengent en pixel-art

Le premier jeu du studio français Atelier QDB rend hommage à David Lynch et Satoshi Kon avec une histoire sordide et maladroite sur la résilience féminine.

C’est une recette alléchante : faire se rencontrer Dorothy Vallens, héroïne de Blue Velvet, le stalker de Perfect Blue, et le pixel-art qui a le vent en poupe dans les jeux d’horreur, le tout, saupoudré par la contribution d’Akira Yamaoka, compositeur des Silent Hill, à la musique. Passez au mixeur, et vous obtiendrez Decarnation, le premier jeu des Français d’Atelier QDB, édité par Shiro Games en 2023.

La vieillesse (prématurée) est un naufrage

Évacuons tout de suite les références, saluées par les amateurs du genre, pour se concentrer sur les divergences : Decarnation se passe dans la ville-lumière des années 90, et son héroïne, Gloria, est une danseuse de cabaret lesbienne frisant la trentaine.
La trentaine, soit la péremption, comme le lui font sentir son employeur et l’artiste qui réalise une sculpture à son effigie. En même temps que les certitudes de la jeune femme s’effondrent, ses nuits deviennent des cauchemars abstraits peuplés de prédateurs. Un malheur n’arrivant jamais seul, son quotidien est chamboulé quand elle accepte de rencontrer son plus grand fan, un magnat de l’économie qui lui promet monts et merveilles.

Contrairement à ses homologues cités plus haut, Decarnation est une critique assumée du patriarcat, où les femmes sont des muses, des saintes ou des putains, et jetées au rebut lorsqu’elles « périment ». Il évite de peu le torture porn en choisissant de nous plonger en immersion dans la psyché de Gloria, qui ne lutte pas seulement contre ses ennemis, mais contre celui qu’elle a construit dans sa tête, misogynie intériorisée qui l’a poussée à fragmenter les différentes parties d’elle-même. Son périple raconte la résilience, un concept beaucoup utilisé ces dernières années pour qualifier les victimes de violences sexuelles et sexistes jusqu’à devenir galvaudé. Comme l’écrit Kharoll-Ann Souffrant dans la revue A babord ! (N°89, 2021) : « Considérées résilientes, [les victimes] doivent parfois composer avec une désolidarisation tranquille alors même qu’elles appellent à l’aide. Les femmes qui sont résilientes sont souvent perçues comme étant fortes. Être forte peut signifier, de manière implicite, qu’on n’a jamais besoin de soutien ni de bienveillance, même lorsqu’on en demande clairement : l’image de la force peut mener à une forme de déshumanisation insidieuse. »

Un drame psychologique aux failles vidéoludiques

Decarnation évite ce piège avec brio, toujours grâce à ce dispositif introspectif où la vulnérabilité de Gloria est exposée sans être minimisée ou dévalorisée. C’est une aventure psychologique qui n’oublie pas de délaisser le texte au profit du symbolisme, précieux dans une création visuelle ; les plus attentifs décèleront même une pointe d’Alice : Retour au pays de la folie (Spicy Horse, 2011, EA Games) dans l’époustouflante direction artistique des passages cauchemardesques.

Force est de constater que si Decarnation parvient à se démarquer de ce marasme d’inspirations, elle en reste un peu prisonnière, un peu trop calquée sur la forme cinématographique, qui garantit un bon univers mais pas un bon jeu : le jeu pêche sur son game design maladroit, qui aligne sans progression des énigmes tantôt trop difficiles tantôt trop simples, avec quelques petits soucis techniques comme ses hitboxs mal dimensionnées. Des difficultés sont aussi flagrantes au niveau de la gestion du rythme : longueurs et instants répétitifs finissent par se multiplier dans l’expérience, jusqu’au climax final donnant l’impression d’enchaîner les épilogues. Bref, des défauts de premier jeu qui n’empêchent pas de rendre curieux sur l’avenir d’Atelier QDB, ni de gommer sa pertinence.
Une des premières scènes de Decarnation prend place dans un musée, où Gloria et sa petite amie viennent voir une statue. Elles passent devant une ribambelle de tableaux de nus féminins, qui rappellent cette formule incisive du collectif féministe Guerrilla Girls – « Les femmes doivent-elles être nues pour se faire une place au musée ? »

À leurs côtés, une autre toile, qui n’est pas là par hasard : Ophélie, peinture culte de l’artiste préraphaélite John Everett Millais. Une femme livide s’y noie, comme dans le Hamlet de Shakespeare. Le modèle de Millais s’appelait Elizabeth Siddal, et a posé pour lui dans une baignoire remplie d’eau glacée pendant plusieurs heures. De constitution fragile, Elizabeth Siddel en gardera des séquelles à vie. Sa situation illustre à la perfection les êtres humains que l’on est prêts à broyer au nom de l’art, nus sur une estrade, ou dans des baignoires glaciales. Decarnation l’affirme, indirectement : « Il faut sortir de la baignoire. »

Editeur / Développeur : Shiro Unlimited
Sortie France : 31 mai 2023
Genres : Aventure RPG Survival-Horror Action
Classification +18 ans

Les articles les plus lus

Les dix meilleurs films de 2026 (pour le moment…)

Quels sont les films vus, critiqués, aimés (et moins...

Le thriller romantique queer « The Serpent’s Skin » de Maio Mackay dévoilé dans une bande-annonce prometteuse

Une bande-annonce vient d’être dévoilée pour The Serpent's Skin,...

« Crystal Lake » : la franchise horrifique « Vendredi 13 » déclinée en série

Les studios A24 et la plateforme Peacock ont dévoilé...

Culte des années 2000 : The Detroit Experiment – « Think Twice »

En 2002, Carl Craig enregistre une nouvelle version de...

« Salvation » de Emin Alper : recette pour un massacre

Avec Burning Days (2022), sorte de Réveil dans la...

Culte des années 2000 : Freezepop – « Less Talk More Rokk »

Au milieu des années 2000, Freezepop commence à changer...

Culte des années 90 : Mos Def – « May-December »

Surprise : après seize titres, Mos Def termine Black...

Culte des années 90 : Laika – « Almost Sleeping »

Le groupe Laika se forme à Londres en 1993...

Culte des années 80 : Cameo – « Word Up »

Une batterie électronique sèche, une basse qui cogne, quelques...

Culte des années 2010 : Red Axes – « Papa Sooma »

Papa Sooma s’ouvre sur quelques notes de clavier, une...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!