Thomas Bangalter, quel cinéphile es-tu ?

Redevenu « humain » après avoir incarné pendant près de trois décennies l’un des robots de Daft Punk, Thomas Bangalter a ouvert les portes de son imaginaire cinématographique dans le célèbre Criterion Closet, où les personnalités invitées choisissent les films qui comptent le plus pour elles. De Charlie Chaplin à Brian De Palma, de David Fincher à Thomas Vinterberg, en passant par Sergueï Paradjanov et Godfrey Reggio, le musicien français y dessine une cartographie intime de ses influences.

Sa première sélection est Les Temps modernes de Charlie Chaplin, un film qui remonte directement à ses souvenirs d’enfance. « Quand j’avais trois ans, j’étais fils unique et mes parents m’ont installé dans le salon avec un magnétoscope et une cassette de Les Temps modernes. Elle m’a appris à appuyer sur “lecture” et à rembobiner. Et, en quelque sorte, je me suis moi-même soumis à un lavage de cerveau », raconte-t-il en souriant. Cette découverte précoce constitue, selon lui, le véritable point de départ de son amour pour Chaplin, mais aussi d’une réflexion qui traversera toute son œuvre : le rapport entre l’être humain, la technologie et la société. « Je pense que c’est vraiment le début de mon amour pour Charlie Chaplin, mais aussi de mon obsession pour la relation entre l’humanité et la technologie, l’aliénation, la société, et la manière dont la modernité interagit réellement avec nous. » Pour Bangalter, Les Temps modernes est ainsi bien davantage qu’un classique du cinéma : c’est le commencement d’une fascination pour les tensions entre l’homme et les machines, entre l’individu et un monde moderne qui tend à le dépasser ; un thème qui résonnera des décennies plus tard avec l’esthétique robotique de Daft Punk.

Deuxième choix : Sisters, le thriller de Brian De Palma sorti en 1972. Bangalter explique avoir découvert le cinéaste américain très jeune : « À 12 ans, j’étais obsédé par Brian De Palma. ». Il se souvient notamment de ses années d’adolescence et de ses habitudes de cinéphile avant même que Daft Punk ne commence à faire de la musique : « Avant que nous commencions à faire de la musique, tous les mercredis, j’allais au vidéoclub, je choisissais un film et je le rapportais à la maison. » Parmi les œuvres de De Palma qui le fascinaient figure également Phantom of the Paradise. Et Sisters, estime-t-il, en est l’un des plus proches cousins : « Sisters est probablement ce qui se rapproche le plus de Phantom of the Paradise. C’est le film qu’il a réalisé juste avant. » Il souligne la présence de William Finley, acteur emblématique de l’univers de De Palma, ainsi que la musique de Bernard Herrmann, dont la partition contribue à faire du film un classique personnel pour le musicien.

Bangalter choisit ensuite Dans la peau de John Malkovich (Being John Malkovich), premier long métrage de Spike Jonze. Le choix possède une dimension très personnelle. Trente ans auparavant, à quelques pâtés de maisons de l’endroit où il se trouve, Bangalter et les membres de Daft Punk avaient travaillé avec Jonze lorsque celui-ci réalisait le premier clip de Daft Punk, avec Lance Acord à la photographie : « Quelques mois ou quelques années plus tard, Spike a réalisé son premier film. C’est immédiatement devenu un classique. Je l’adore et je le recommande vivement. » Cette proximité avec Jonze et cette chronologie particulière donnent au choix une résonance supplémentaire : avant de devenir réalisateur, Jonze était déjà présent dans l’histoire visuelle de Daft Punk.

Thomas Bangalter s’arrête ensuite sur Martha Graham Dance on Film, une sélection qui fait écho à son histoire familiale. Il avoue ne pas encore avoir vu le film, mais explique avoir grandi dans une famille profondément liée à la danse. « Je suis né et j’ai grandi dans une famille de danseurs. Ma mère était danseuse de ballet et de danse contemporaine. Ma tante était danseuse. Mon oncle était chorégraphe. » La danse reste également très présente dans sa vie personnelle : son épouse, l’actrice Élodie Bouchez, est elle-même une grande admiratrice de Martha Graham. « Ma femme est actrice et danseuse, Élodie, et c’est la plus grande fan de Martha Graham. J’ai vraiment hâte de rentrer à la maison et de regarder ce film avec elle. »

La sélection suivante témoigne de l’importance accordée par Bangalter à l’image pure : La Couleur de la grenade (Sayat Nova), chef-d’œuvre de Sergueï Paradjanov consacré au poète arménien Sayat-Nova. Sa réaction est sans ambiguïté : « Je pense que c’est le plus beau film jamais réalisé. » Il décrit le film comme une véritable « musique pour les yeux », dans laquelle chaque image fonctionnerait comme un poème. Pour décrire l’expérience proposée par Paradjanov, Bangalter évoque une comparaison particulièrement inattendue : celle d’une adaptation cinématographique du Livre rouge de Carl Gustav Jung. « Le film vous plonge dans le symbolisme médiéval des troubadours arméniens. Paradjanov est un génie. C’est vraiment un chef-d’œuvre. » Cette fascination pour un cinéma dans lequel le récit passe autant par les tableaux, les gestes, les textures, les symboles et la composition des images que par les dialogues rejoint directement l’approche visuelle du musicien.

Bangalter poursuit avec Koyaanisqatsi, premier volet de la trilogie dite « Qatsi » de Godfrey Reggio. Il a découvert le film à l’âge de 15 ans et considère cette œuvre comme l’une des influences majeures de son travail de réalisateur avec Daft Punk. « J’ai vu Koyaanisqatsi quand j’avais 15 ans. » Il cite notamment son influence sur Electroma, le film réalisé par Daft Punk, dans lequel il s’est également chargé de la photographie. « Je pense que c’était une grande inspiration lorsque j’ai réalisé Electroma avec Daft Punk et que j’en ai fait la photographie, parce que c’est le plus bel exemple de cinématographie utilisant la lumière disponible. » La musique de Philip Glass constitue évidemment un autre élément déterminant. « La partition de Philip Glass est tout simplement un chef-d’œuvre. » Bangalter rapproche également Koyaanisqatsi d’une forme d’album visuel. « Je pense que c’est, encore une fois, comme un album visuel. Je ne peux pas m’arrêter de le regarder. » Il explique même qu’il aime parfois ne pas voir le film dans son intégralité mais simplement en sélectionner quelques minutes : « Prendre quelques minutes, regarder le film au milieu et en tirer le meilleur. » Cette manière d’aborder Koyaanisqatsi comme une succession de séquences autonomes, presque musicales, renvoie directement à la conception du montage et de l’image qui caractérise une partie de l’œuvre de Daft Punk.

Autre choix : The Game de David Fincher, sorti en 1997. « C’est probablement mon film préféré de David Fincher », affirme Bangalter. Il possède d’ailleurs toujours son édition Criterion en LaserDisc, achetée dans les années 1990. Mais ce qui l’intéresse surtout dans le film est sa réflexion sur la frontière entre réalité et fiction. « Je pense vraiment que ce film a eu une grande influence sur moi concernant cette relation entre la fiction et la réalité. » Une question qui fait directement écho à l’histoire de Daft Punk et à la construction narrative autour des deux robots. « Avec Daft Punk, les robots et toute la narration, c’est ce que nous avons également exploré pendant toutes ces années. » Le musicien explique que le groupe ne s’est pas contenté de créer des personnages fictifs : il les a progressivement intégrés au monde réel, notamment en utilisant des techniques empruntées au cinéma. « Nous utilisions énormément de figurants et de techniques de production issues du cinéma. »

Bangalter évoque notamment le travail avec des ateliers d’effets spéciaux et la fabrication d’accessoires destinés à être intégrés à la réalité. « Nous allions dans des ateliers d’effets spéciaux, nous créions des accessoires et nous les intégrions dans la réalité, de manière à ce que l’on ne comprenne plus vraiment où la fiction s’arrête et où la réalité commence. » Cette phrase résume particulièrement bien l’une des caractéristiques fondamentales de l’esthétique Daft Punk : faire de la fiction une réalité tangible et de la réalité un prolongement de leur récit.

Dernière sélection évoquée dans cet extrait : Festen, de Thomas Vinterberg. Bangalter remarque lui-même un contraste avec les précédents choix. « Je crois que j’ai choisi beaucoup de films muets, en fait, ou de films avec presque aucun dialogue, où la puissance du cinéma vient des images et de la musique. » Puis arrive Festen, qui repose au contraire sur la parole et sur la violence émotionnelle des échanges entre les personnages. Pour Bangalter, le film constitue probablement l’une des expériences cinématographiques les plus viscérales qu’il ait vécues en salle. « C’est probablement l’expérience la plus viscérale et la plus puissante que j’ai jamais vécue au cinéma, dans une salle, lorsque le film est sorti. » Il insiste surtout sur le courage du film : celui de parler, de rompre le silence et de briser les mécanismes de la violence familiale. « L’audace de prendre la parole, de briser le silence et de briser les cycles de la maltraitance, c’est tout simplement un chef-d’œuvre. »

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