« Backrooms » : décortiquons le film tout l’été, expliquons à la rentrée

On n’a pas fini de décortiquer le Rubik’s Cube de Backrooms, y compris à la rédaction où les questions des uns et des unes ne trouvent pas de réponses claires. C’est tout le charme de cette expérience, simple et limpide en apparence, en réalité complexe et addictive. En attendant une possible suite, explications ouvertes, à fuir pour celles et ceux qui ne l’ont pas encore vu.

Spoiler alert, comme on dit. Vous êtes prévenus. Vous êtes toujours là ? Alors revenons un peu aux Backrooms, ce coup d’essai de Kane Parsons qui transforme le célèbre phénomène d’horreur analogique en un cauchemar de cinéma particulièrement anxiogène.

Difficile de ne pas penser dans un premier temps à une relecture de La Maison des feuilles, le livre de Mark Z. Danielewski qui, comme lui, est né sur Internet et partage une même fascination pour les « espaces liminaux », ces lieux familiers et pourtant étrangement vides où le quotidien se transforme en cauchemar. Ainsi, dans Backrooms, le protagoniste découvre derrière le mur de son magasin un labyrinthe de pièces au papier peint jaune qui semble s’étendre sans fin. Comme la maison de Danielewski, cet espace défie la logique et paraît plus vaste à l’intérieur qu’à l’extérieur et de même que le roman expérimente avec la typographie, les notes de bas de page et la mise en page, Parsons alterne cinéma traditionnel, images de surveillance, rapports scientifiques et found footage.

Plus en profondeur, loin des interprétations d’Internet imaginant une succession de niveaux et de créatures à combattre, le film développe une idée bien plus troublante : les Backrooms ne reproduisent pas seulement des lieux, mais des souvenirs imparfaits, jusqu’à déformer les êtres qui les habitent. Ces espaces aux couloirs interminables, aux murs jaunes et aux pièces vaguement familières ressemblent à des souvenirs d’enfance dont les détails se seraient progressivement effacés. Une aire de jeux, par exemple, dont il ne resterait que la lumière, les couleurs, l’odeur du plastique et quelques impressions diffuses. Les Backrooms fonctionnent précisément selon cette logique : plus un lieu est « mémorisé », plus sa représentation devient imparfaite.

Cette idée s’applique également aux êtres vivants. Les Still Lives, copies déformées de personnes réelles, sont les manifestations les plus terrifiantes de cette mémoire défaillante : des silhouettes humaines vidées de leur identité, transformées en créatures grotesques. Le film trouve là une manière particulièrement efficace de renouveler l’horreur des Backrooms, en faisant du souvenir lui-même une menace. Le directeur de la photographie Jeremy Cox a travaillé étroitement avec Parsons pour donner une existence physique à cet univers autrefois uniquement numérique. Les décors ont été construits en dur après avoir été entièrement prévisualisés dans Blender, permettant de retrouver cette esthétique artificielle, stérile et profondément dérangeante. La mise en scène transforme ainsi des espaces familiers en lieux immédiatement inquiétants. La bande-son, composée principalement par Parsons avec Edo Van Breemen et Jeffrey Innes, participe tout autant à cette atmosphère. Plutôt qu’un score traditionnel, elle privilégie les bruits ambiants, les bourdonnements, les nappes industrielles et les silences. La musique semble ainsi provenir directement des lieux, comme si elle faisait partie de leur architecture, et c’est sans oublier que le générique de fin est signé de Boards of Canada, qui a ses addicts à la rédac.

Mais Backrooms ne se contente pas d’être un exercice de style horrifique. Le film raconte surtout deux personnages prisonniers de leurs traumatismes. Clark, interprété par Chiwetel Ejiofor, est un homme solitaire et autodestructeur qui refuse d’abandonner son magasin malgré son échec. Mary, sa thérapeute, interprétée par Renate Reinsve, a grandi sous l’emprise d’une mère abusive qui la maintenait enfermée chez elle. Tous deux ont donc connu l’enfermement, mais leurs trajectoires divergent : Mary parvient à s’en libérer, tandis que Clark choisit progressivement d’y retourner. Lorsqu’il découvre les Backrooms, Clark s’y réfugie et commence à cartographier cet espace chaque nuit. Il s’attache même aux Still Lives, ces fragments d’humanité déformés qui deviennent les compagnons de sa solitude. Son obsession révèle alors son incapacité à affronter son passé et à accepter le changement. Mary finit par pénétrer à son tour dans les Backrooms et découvre un Clark qui cherche moins à être sauvé qu’à justifier son enfermement. La confrontation culmine avec l’apparition d’un gigantesque Still Life représentant une version monstrueuse de Clark lui-même, vêtu du costume de pirate du mannequin de son magasin. Cette créature devient la matérialisation de tout ce qu’il refuse d’affronter. Lorsqu’il tente finalement de l’accepter, elle le dévore littéralement. Mary, elle, parvient à s’échapper. L’un réussit à sortir d’un enfer qu’il avait déjà connu ; l’autre, incapable de quitter son propre traumatisme, finit entièrement consumé par celui-ci. Backrooms est ainsi un film d’horreur où la mémoire, le traumatisme et l’impossibilité de changer nourrissent directement le fantastique, capable de transformer un simple couloir vide en véritable cauchemar.

Un détail particulièrement troublant apparaît dès la première exploration de Clark : des chaussures et des sandales semblent fusionnées avec le sol. Elles correspondent à celles que Bobby et Kat portent plus tard lors du tournage de la publicité de Captain Clark. Le détail est d’autant plus inquiétant que Clark découvre ces objets avant même que les deux personnages n’entrent à leur tour dans les Backrooms. Cette anomalie suggère que le Complexe ne se contente pas de copier les lieux et les objets présents dans le monde réel. Il semble également reproduire des éléments à partir des souvenirs et des informations auxquels il est exposé, quitte à anticiper des événements futurs. Les chaussures, définitivement absorbées par le sol, deviennent ainsi une première manifestation de cette mémoire déformée. Le détail prend tout son sens lorsque Bobby et Kat pénètrent ensuite dans les Backrooms. Le film suggère alors que leurs identités avaient, d’une certaine manière, déjà été enregistrées par le Complexe avant leur arrivée. Leur présence avait été suffisamment liée à Clark, à son magasin et au tournage de la publicité pour que leurs objets puissent apparaître dans cet espace avant même leur disparition. Ce jeu sur la mémoire constitue l’une des idées les plus inquiétantes du film : les Backrooms ne reproduisent pas simplement ce qui existe, ils reconstruisent ce dont ils gardent une trace. Et comme toute mémoire imparfaite, cette reconstruction peut être déformée, incomplète ou terriblement en avance sur la réalité. Les chaussures ne sont donc pas un simple détail de décor. Elles annoncent discrètement le destin de Bobby et Kat et révèlent surtout que, dans Backrooms, le Complexe peut avoir « mémorisé » quelqu’un avant même que cette personne y ait réellement pénétré.

Autre détail troublant : la piste audio diffusée par la silhouette de l’homme des cavernes lorsque Clark entre dans les Backrooms est un énorme clin d’œil provenant du véritable disque d’or des sondes Voyager de la NASA (1977) : un enregistrement en boucle contenant des salutations dans 55 langues différentes, envoyé à l’origine dans l’espace afin de communiquer avec une éventuelle vie extraterrestre. ASYNC a installé ces silhouettes en forme d’hommes des cavernes comme un système de piège. Les voix humaines répétées en boucle servent d’appât pour attirer les entités Still Life qui parcourent le labyrinthe. Lorsque ces créatures s’approchent et détruisent les silhouettes, cela déclenche une fuite de gaz destinée à les neutraliser afin qu’elles puissent être étudiées. Cependant, Clark n’est pas attiré comme une entité : il tombe simplement par hasard dans l’un de ces pièges, en prenant les voix pour celles de véritables humains quelque part dans le labyrinthe. Le choix de cet enregistrement est pourtant l’élément le plus intéressant. ASYNC aurait pu utiliser n’importe quel son pour attirer ces créatures, mais ils ont volontairement choisi un message conçu pour communiquer avec une forme de vie extraterrestre située dans l’espace lointain. Ce choix n’est pas un hasard. C’est une manière pour le film de suggérer qu’ASYNC considère les êtres qui vivent dans les Backrooms comme quelque chose de tellement éloigné de la compréhension humaine que leur seul point de comparaison est la façon dont nous tenterions nous-mêmes de communiquer avec une intelligence venue d’une autre planète. Bon pour la suite ?

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