En 2026, si vous vous demandiez si le vieux débat hardcore gamers (ceux qui jouent aux jeux vidéo de manière régulière et le vivent comme un défi) vs. les casus (pour casual gamers, terme péjoratif se rapportant aux joueurs occasionnels qui apprécient les expériences accessibles) était, comme il le mérite, mort et enterré à la fin de vie de la Wii en 2013, vous vous trompiez. La sortie de Yoshi and the Mysterious Book sur Switch 2 en mai dernier aura été l’occasion de voir resurgir sur les réseaux sociaux et forums ce vieux démon.
Il faut dire que les jeux vidéo Yoshi font office de victimes expiatoires idéales. La série entamée avec l’immense chef d’œuvre Super Mario World 2 : Yoshi’s Island, platformer de légende au stylé crayonné sorti sur Super Nintendo en 1995, a ensuite connu une métamorphose, devenant pour Nintendo le moyen d’initier les plus jeunes au jeu vidéo. Une évidence : peut-on faire une créature plus mignonne que Yoshi, petit dinosaure vert qui ne communique qu’en braillant et qui se déplace dans des univers extrêmement colorés ? Dès l’épisode suivant, Yoshi’s Story sur Nintendo 64, le virage vers l’expérience édulcorée estt clair : direction artistique façon textile, un challenge revu à la baisse et des niveaux qui se complètent en collectionnant 30 fruits. Si la mascotte verte squatte en parallèle les productions cataloguées plus hardcore du catalogue Nintendo (Mario, Mario Kart, Super Smash Bros), les jeux dont elle est la star continuent à creuser la veine pseudo éducative de Yoshi’s Story, quand ils ne tentent pas de capitaliser sur la nostalgie de Yoshi’s Island.
Alors que Yoshi entame une période mouvementée dans son histoire (3 jeux en 3 ans, 1 sur Gameboy Advance, 2 sur DS, puis plus rien avant 8 ans), le studio Good Feel est fondé en 2005 par d’anciens employés de Konami. Ils font d’abord leurs armes sur des jeux éducatifs avant de taper à la porte de Nintendo pour proposer leurs services. En pleine explosion de la Wii – et donc du casual gaming – l’éditeur japonais va leur proposer de travailler sur un autre spin off de Mario, Wario Land, licence à l’abandon depuis près d’une décennie suite au succès phénoménal et mérité des Wario Ware. Wario Land : Shake it ! est un épisode anecdotique, qui, comme beaucoup d’autres productions de la Wii, tire partiellement parti du motion gaming de la console.
Après un épisode de Kirby (Epic Yarn), qui aura surtout marqué pour son style visuel façon broderie, et du soutien sur d’autres jeux Nintendo, Good Feel se voit confier le grand retour de Yoshi sur console de salon. Woolly World voit le jour, et prend place, comme son nom l’indique, dans un monde laineux. Good Feel poursuit à la fois la tradition casual des jeux Yoshi et le sillon entamé par son travail sur Wario Land : Shake It et Kirby Epic Yarn : du platformer à défilement horizontal où le concept visuel et artistique, de toute beauté, prend les devants sur le challenge et le game design. Doucement, Good Feel devient littéralement le studio feel good préféré de Nintendo, qui lui fait confiance et lui laisse les rênes de la série. Après Woolly World sur Wii U et son portage sur 3DS (Poochy & Yoshi’s Woolly World), Good Feel réalise Yoshi Crafted World, situé dans un univers rappelant l’artisanat, le carton pâte et les jouets. Si le level design est plus ambitieux, avec des niveaux mélangeant 2D et 3D, la formule reste globalement la même.
En 20 ans d’existence, Good Feel s’est imposé comme le champion de Nintendo pour le jeu vidéo pseudo éducatif et casual, à une époque où le hardcore gaming semble avoir gagner la bataille : le succès phénoménal d’Elden Ring, l’invasion de souls-like et de rogue-lite, la priorisation d’expériences dites “matures” et solo par Playstation et Xbox. Pourtant Good Feel et Nintendo persistent et signent. Après un jeu Peach (Princess Peach : Showtime !) sorti en fin de vie de la Switch, le studio feel good revient sur Switch 2 avec son troisième jeu Yoshi, présenté en grande pompe pour les 40 ans du plombier moustachu en parallèle du film Super Mario Galaxy, dont le dinosaure vert était déjà l’attrait principal.
En apparence, Yoshi and the Mysterious Book a tout de l’énième jeu mignon du studio : style crayonné rappelant fortement Yoshi’s Island, game over impossible et bestiaire rigolo. C’est d’ailleurs dans cette catégorie qu’il a été vite catalogué… à tort. Car derrière ce très bel enrobage (un des rares jeux Nintendo a utilisé l’Unreal Engine 5) se cache un jeu unique, plus laboratoire de game design que platformer classique. Le concept est simple. Yoshi et ses congénères découvrent un livre magique abandonné sur leur île. Ce livre, doué de la parole, demande aux dinosaures de l’aider à remplir ses pages vierges en étudiant les créatures qu’il contient. Chaque créature vit dans son propre écosystème, qui sont autant de mondes (au nombre de 6) divisés en 6 niveaux (un niveau = une créature).
Plutôt que des niveaux ayant un début et une fin, Yoshi and the Mysterious Book propose des zones fermées, aux tailles diverses, que le joueur explore librement. Ces zones sont bourrées de secrets qu’il convient de découvrir en expérimentant, c’est-à-dire en interagissant avec la créature star du niveau – d’autres peuvent faire une apparition, tels des guest. Yoshi retrouve des mouvements assez classiques : il peut planer, faire une charge au sol, mettre un coup de queue (qui permet ici de mettre la créature sur son dos), et gober les créatures pour les transformer (ou non) en œuf pouvant servir de projectile. Ce moveset de base est ensuite altéré en fonction de la créature : un oiseau-parapluie permet à Yoshi de s’envoler grâce au vent ; un bulot-pêcheur lui offre une canne à pêche ; un coton-parasite peut fragiliser les roches qu’il peut détruire avec une simple charge… encore faut-il faire preuve de curiosité et le découvrir par soi-même.
Car Yoshi and the Mysterious Book est un jeu qui demande une implication du joueur. Sa dimension “coffre à jouet”, très enfantine en apparence, cache sa vraie nature : un puzzle-platformer. Dans chaque niveau, le joueur remplit des objectifs non connus en explorant et en expérimentant avec le décor et une ou plusieurs créatures. Certains objectifs primordiaux donnent lieu à une fin de niveau, mais le joueur peut choisir d’y rester ou bien d’y retourner plus tard afin de remplir la liste d’objectifs. Chaque objectif rempli offre une ou plusieurs étoiles qui servent ensuite à débloquer les 6 mondes du jeu. Un joueur complétiste pourra débloquer ces mondes et arriver à la fin du jeu en quelques heures. Néanmoins, atteindre le 100% et venir à bout du end game demande un sacré investissement, et même un certain doigté, augmentant considérablement la durée de vie du jeu. Certains objectifs ou secrets font l’effet de véritables énigmes, qui peuvent heureusement être simplifiées par un système d’indices à débloquer par la “monnaie” collectionnée à travers les niveaux. On ne peut pas dire que le jeu prend le joueur par la main.
Du jeu casual au jeu hardcore, il n’y a qu’un pas dans Yoshi and the Mysterious Book qui prouve d’autant plus l’absurdité de cette dichotomie. Pour faire court, Yoshi and the Mysterious Book est un authentique chef d’œuvre du jeu vidéo, pas seulement du casual gaming. Encore faut-il être capable de s’émerveiller (il y a des créatures proprement fantastiques) et accepter qu’un jeu vidéo puisse brouiller la frontière entre les genres. Depuis près de deux décennies, la scène indépendante a semé les graines – et même davantage – de cette révolution vidéoludique. Voir une grosse compagnie comme Nintendo embrasser cette philosophie, comme il y a 9 ans avec The Legend of Zelda : Breath of the Wild ou bien l’année dernière avec Donkey Kong Bananza, est une excellente nouvelle à l’heure d’une standardisation de plus en plus poussée du paysage vidéoludique pour des raisons financières.



