« Buddy », premières images : bienvenue dans le merveilleux monde de Casper Kelly

Voilà une dizaine d’années que Casper Kelly n’a eu de cesse de fignoler de croustillantes étrangetés dans le fief d’Adult Swim. Alors que son long métrage Buddy se dévoile dans une bande-annonce, profitez de l’été pour partir à la rencontre de son univers si chaos.

Voilà des années que la chaîne américaine Adult Swim creuse son sillon dans l’humour noir et « cringe ». Celui qui, comme son nom l’indique, fait grincer des dents. Soit le plaisir de la gêne à l’infini, le cafard dans la machine, le sourire de trop. En France, la série Rick et Morty (Justin Roiland et Dan Harmon, 2013) est devenue le représentant officiel de la marque Adult Swim, poussant même à une transposition française de la chaîne. Mais bien avant son existence, les aventuriers les plus aguerris du mauvais goût avaient probablement déjà crapahuté avec le Eric Andre Show et ses interviews trop chaotiques pour être vraies, la réjouissante série d’animation Robot Chicken qui triture avec malfaisance les figures de la pop-culture ou les sketchs de Tim & Eric, dont il faut voir l’improbable long-métrage Tim and Eric’s Billion Dollar Movie (2012), délire gras, méta et dadaïste plongeant les zygomatiques dans une mare d’agitation et d’embarras. Reste qu’au milieu des innombrables séries, shows, courts-métrages et jeux (oui ils sont partout), une petite tête se distingue lentement mais sûrement du lot : en 2012, l’ahurissant Too Many Cooks, un faux générique de sitcom qui refuse littéralement de s’arrêter jusqu’à l’impensable, fait un tabac sur le net. Derrière cette hallucination se cache Casper Kelly, venu de l’écurie Cartoon Network : « J’y réalisais des publicités dans lesquelles ils faisaient la promotion de nouveaux programmes qui allaient sortir, raconte-t-il lors de notre entretien. À l’époque, ils n’avaient pas énormément de programmes originaux, donc ils nous laissaient du temps pour faire des sketchs. Par exemple, ils avaient un marathon Scooby-Doo, et nous avions fait de petits sketchs entre chaque épisode. Dont une parodie du Projet Blair Witch que j’ai faite de manière à lier l’ensemble. De là est venue l’envie de faire des programmes plus longs : j’ai pitché par exemple Stroker and Hoop pour Adult Swim, un cartoon policier inspiré par Rockford Files. Et je les ai définitivement rejoint ».

Casper Kelly a également travaillé sur la série Your pretty face is going to hell, plongée désopilante dans le système bureaucratique des enfers (!) et a rebattu les cartes avec un nouveau court méta en 2018, Final Deployement 4, ode zinzin au gaming qui laissera le cerveau des spectateurs les plus obtus en compote. Et soudain, en plein Noël de l’année 2022, notre homme passe au long sans prévenir avec Adult Swim’s Yule Log, film-mystère déboulant sur le HBO MAX américain : « J’avais envie d’être cinéaste depuis longtemps, mais la peur et une certaine forme de résistance avaient pas mal freiné ce désir. Quand je suis passé au long-format, j’étais tout aussi effrayé, mais comme l’élève que j’étais qui cherchait à faire son devoir le mieux possible, je suis allé au bout. Et je suis prêt à recommencer, j’ai adoré ça ! Faire des courts-métrages m’a permis de trouver le type d’histoire que j’avais envie d’écrire et de réaliser. Je suis un grand fan du réalisateur anglais Mike Leigh, qui aime beaucoup filmer des tranches de vie. Je pensais au début que j’allais faire la même chose : et j’en suis en fait très loin ! » Et c’est le cas de le dire : quasi irracontable, Yule Log flirte davantage du côté du tandem Parker/Stone, de David Lynch ou d’Ari Aster que du réalisateur de Naked, tendance horreur tordue qui crisse comme des ongles sur un tableau noir.

Il y a une bûche qui crépite dans une cheminée, une caméra qui ne bouge pas, et le temps qui passe. Puis, un aspirateur apparaît dans le champ. Puis, on assiste à un meurtre. Et soudain, le cadre dézoome pour laisser place à une pochette surprise où il est impossible de deviner la scène suivante. Comme si on avait pris un slasher débilos lambda pour le croquer, le mâchouiller, le recracher, et recommencer l’opération jusqu’à plus soif. D’où le rire se disputant sans cesse à l’effroi et une cohorte d’expérimentations visuelles et narratives se passant le relais sans complexe. Comme cette idée de faire cohabiter plusieurs époques dans un seul plan sans jamais couper l’action. Et les points d’exclamations en cascade, c’est bien là où se niche le sabotage volontaire tant cherché par Kelly : « J’aime l’idée qu’un spectateur se demande ce qu’il est en train de regarder devant mon film. Aujourd’hui on n’a plus tellement l’occasion de surprendre les gens : on sait tout sur les films avant même qu’ils ne sortent ».

Casper ne s’offusque donc guère de la semi-confidentialité de la chose, préservant d’autant mieux toutes ses surprises. Sa liberté créatrice et frondeuse, typique de la maison mère, apparaît comme une vraie bénédiction à une heure d’uniformisation ronflante, même dans la subversion : « J’avais définitivement envie d’aller le plus loin possible. J’ai d’ailleurs fait tout ce qui était envisageable de faire, avec l’argent et le temps dont je disposais. Mais j’aime les contraintes, notamment le fait de devoir rester dans le chalet tout le long du film, ou ne pas bouger la caméra pendant une demi-heure ». On se demande bien sûr si ce cerveau en ébullition goûte à l’envie de sortir de l’enclos Adult Swim dans un avenir proche : « Mon but est de jongler entre les deux. Je suis en train de développer des films en dehors d’Adult Swim, avec qui j’adore toujours autant travailler par ailleurs. Ce sont des amis avec qui j’ai bâti une super relation. Et mon but serait bien sûr de pouvoir jongler entre les deux ». Jongle donc Casper, on a hâte de voir ça !

CASPER KELLY EN 4 FILMS

Too Many Cooks (2014)
«J’ai eu l’idée de Too Many Cooks en pensant à ces génériques de sitcom où les acteurs sont présentés en faisant un grand sourire à la caméra. Je me suis toujours senti bien devant ces génériques. L’idée que ça ne s’arrête jamais, au point où ça en devient absurde, m’est venue en revoyant les sketchs d’Andy Kaufman. Cet humoriste pratiquait un genre d’anti-comédie, qui fonctionnait sur un comique de répétition où les gags étaient prolongés jusqu’au point où le malaise s’installe. Et pourtant, ça restait drôle. En débutant le projet, je ne savais pas du tout quelle forme le film prendrait. Le montage des scènes a pris un an. »

Final Deployment 4 : Queen Battle Walkthrough (2018)
«Pour Final Deployment 4, j’ai travaillé avec Nick Gibbons, un ami monteur et scénariste. On ne voulait pas faire de suite directe à Too Many Cooks. J’adore les jeux vidéo, et je me considère comme un gamer. À l’époque, mes enfants passaient leur temps à regarder des « walkthrough videos” (des vidéos de présentation “pas à pas” de jeux vidéo), même pour des jeux auxquels ils ne jouaient pas, juste pour se divertir. J’ai trouvé cette pratique intéressante, et j’ai alors eu l’idée d’un film dans lequel un streamer qui se filme en train de jouer est en fait lui-même le personnage d’un jeu contrôlé par un autre streamer. »

Cheddar Goblin (2018)
«Je tournais à l’époque la série TV Your Pretty Face Is Going To Hell, et l’équipe du film Mandy m’a contacté. Dans le long métrage de Panos Cosmatos, Mandy travaille dans une épicerie. Elle y vend plein de produits différents. Ce sont des produits issus de marques imaginaires, créés spécialement pour le film. Parmi celles-ci, il y a une marque de macaroni au fromage, Cheddar Goblin, pour laquelle on m’a demandé de tourner une fausse publicité. Panos Cosmatos voulait absolument que le gobelin vomisse les macaronis dans la publicité. J’ai pris un samedi pour écrire le script, et je l’ai tourné dans une location Airbnb. On en a choisi un avec du parquet au sol pour faciliter le nettoyage. Je pensais que la publicité apparaissait seulement en arrière-plan. Si bien que lorsqu’ils m’ont invité à la première du film à Sundance, j’ai été surpris de voir qu’elle était montrée intégralement. »

Yule Log (2022)
«L’idée de départ de Yule Log était de faire croire au spectateur qu’il est en train de regarder une de ces interminables vidéos de feu de cheminée, puis de le surprendre lorsque la vidéo se révèle être l’introduction d’un film. Je voulais que cette séquence dure une heure, mais tout le monde me disait que c’était trop long. Pour Yule Log, j’étais inspiré par le cinéma de genre, et en particulier les slashers avec des tueurs masqués comme Halloween et Vendredi 13. Quand le film devient plus coloré, je me suis inspiré du travail de Panos Cosmatos et de Nicolas Winding Refn. Ce que certains appellent la “neon horror”. Je ne voulais surtout pas faire de parodie, mais plutôt mélanger entre eux des éléments différents, qui ne devraient pas être associés ensemble. C’est comme mixer du beurre de cacahuète avec du miso. »

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