[NATURAL ENEMIES] Jeff Kanew, 1979

Adaptation du roman éponyme de Julius Horwitz, Natural Enemies débute sur le tic-tac oppressant d’un réveil-matin : il est 6h, Paul Steward – un Hal Holbrook plus acariâtre que jamais – est déjà debout et affiche devant la fenêtre une mine amère, sourcils froncés et regard dirigé au-dedans de lui-même. En voix-off, le monologue intérieur du personnage succède au son du temps qui passe : « Je ne crois pas avoir dormi dix minutes cette nuit. En tout cas, je n’étais jamais sûr d’être endormi, éveillé… ou perdu. Ou bien mort. À un moment, juste avant l’aube, je me suis tenu devant la fenêtre de ma chambre, et je me suis entendu dire : ‘‘aujourd’hui, tu vas prendre ta carabine Marlin 22, la charger, et avec tu vas tuer Miriam, Tony, Sheila, Alex, et toi-même. Tu vas le faire vers 20h15, quand Miriam t’appellera pour le dîner. Tu tireras d’abord sur elle, ensuite sur les enfants, et puis tout sera fini’’. Tous les hommes pensent à tuer leur famille. Quelques-uns le font. Par vengeance, pour certains. Pour d’autres, parce qu’ils n’ont pas le choix. »

Ce second film fait figure d’ovni dans le catalogue de Jeff Kanew, cinéaste surtout connu pour sa comédie culte Revenge of the Nerds (Les Tronches, 1984). Mais Kanew a également travaillé au montage d’Ordinary People (Robert Redford, 1980), et Natural Enemies a bien plus en commun avec cette chronique familiale si tragique qu’elle confine à l’horreur – film qui aurait d’ailleurs inspiré Ari Aster pour Hérédité (2018) – qu’avec le reste de la filmographie du réalisateur.

Dernier jour du condamné situé quelque part entre Taxi Driver (Martin Scorsese, 1976) et Le Septième continent (Michael Haneke, 1989), Natural Enemies donne sans effort des airs de tragédie grecque au quotidien le plus trivial. Le personnage principal, père de famille contrarié par son mariage agonisant, sa lugubre maison de campagne et ces quatre heures de trajet quotidiennes qui ne servent qu’à nourrir autant de bouches ingrates, nous mène selon une trajectoire dont rien ne semble pouvoir détourner le cours vers une issue annoncée. Au gré de ses sinistres pérégrinations mentales – pensez God’s lonely man de Schrader, version classe moyenne sup’ –, Paul Steward visite tout de même son bordel préféré, où il s’adonne à d’improbables orgies. Une fois ce héros homérique assoupi, les prostituées aux allures de sirènes spéculent sur son sort en aparté.

Mais c’est aussi et surtout le Jack Torrance de Kubrick (Shining, 1980) que ce personnage tour à tour neurasthénique et abrasif semble devancer d’un an. Dans des registres certes différents, les deux films mettent en scène ce même pater familias amer qui, plein du ressentiment masculin consistant à tenir femme et enfants pour responsables d’une existence jugée médiocre, tourne au « pater familicide » afin de se libérer des chaînes familiales. Ces hommes partagent la conviction d’avoir été bernés, floués, privés de ce qui leur revient de droit – le sexe, entre autres. C’est aux pauses déjeuner orgiaques de Steward que Torrance, aux prises avec sa propre sirène dans la chambre 237, rêve sans doute. D’ailleurs, le statut professionnel du premier – Paul Steward dirige une revue scientifique – ferait lui aussi pâlir d’envie le second – Jack Torrance, alcoolique et bouffi d’orgueil, échoue dans ses ambitions académiques. Pourtant, cette carrière prestigieuse ne l’empêche pas d’entretenir les mêmes desseins meurtriers que son alter ego prolétaire.

Car si les deux films partagent également un contexte de crise économique qui culmine, aux États-Unis, dans la deuxième moitié des années 1970, Natural Enemies écarte la menace du déclassement des potentiels mobiles du crime. Paul Steward ne craint pas la banqueroute, il ne cherche pas à épargner à sa famille le déshonneur et la misère qui s’ensuivraient – Jack Torrance non plus. Ce sont des hommes ordinaires et frustrés de l’être, des coyotes qui courent inlassablement après d’insaisissables Bip Bip – les Steward prennent leur petit-déjeuner devant ce cartoon auquel Shining fait plusieurs fois référence – et qui, trop occupés à poursuivre ces chimères, entraînent tout dans leur chute.

1h 40min | Drame
De Jeff Kanew | Par Jeff Kanew, Julius Horwitz
Avec Hal Holbrook, Louise Fletcher, Peter Armstrong

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