Univers à l’expansion tentaculaire comme seul l’internet contemporain sait en faire naître, les backrooms ne semblaient aujourd’hui plus avoir grand-chose de neuf à apporter à un paysage horrifique les ayant rapidement digérées au sein de sa grammaire. C’est pourtant dans un projet éponyme que le studio A24, non sans y embarquer un casting plus qu’identifié (Chiwetel Ejiofor, Renate Reinsve, Mark Duplass), décide de placer ses espoirs horrifiques de l’année 2026, alors confiés à Kane Parsons, 20 ans, petit génie derrière la série ayant popularisé et en partie défini le phénomène.
Le primo-cinéaste explore cette fois l’univers au travers de Clark, gérant dépressif d’un magasin de meubles visiblement déserté par sa clientèle, qui découvre dans son sous-sol une mystérieuse porte menant aux retors backrooms. Difficile alors de ne pas s’attendre à un projet colosse aux pieds d’argile, chargé de contenter les aficionados de l’univers comme les novices, dont l’exercice périlleux semble pourtant payant. C’est donc logiquement dans les clous formels qui ont fait les grandes heures de sa série que Kane Parsons ouvre son long-métrage, entre found footage VHS au format 4:3 et statique grésillante. Là, il trouve ses pas les plus maîtrisés, culminant en une longue séquence centrale qui, d’abord mesurée dans ses effets, à coups de menaces pareidoliques tapies au fond de ses cadres, exploite les possibilités de ses plans en POV pour déchaîner une horreur aussi absurde qu’organique et immersive, jusqu’à laisser sentir le sol du connu se dérober sous nos pieds.
On eût alors aimé pouvoir en dire autant des aventures du cinéaste du côté d’un registre plus conventionnel, au sein duquel le minimalisme de sa mise en scène, quoique titillant les décadrages et couleurs pastel récurrents chez l’écurie A24, peine à trouver une volonté propre et incarnée. En découle notamment une première plongée dans les fameuses backrooms malheureusement assez plate, engoncée dans un classicisme formel qui tend davantage vers l’ennui de suivre un personnage marcher au ralenti dans un décorum purement esthétique que vers l’angoisse. S’affichent sans grand doute les limites d’un projet qui confie de tels moyens à un cinéaste si jeune : à disposer de décors, d’effets et de comédien·ne·s d’un tel niveau, on perd parfois le frisson de la débrouille, celle-là même qui évite le travail trop propre et émaille le long-métrage de ses instants les plus marquants. Les bonnes idées pleuvent, souvent dans un écrin plastiquement fascinant, mais peinent à maintenir une atmosphère pérenne, la faute à quelques carences de mise en scène forçant malheureusement le film à diluer une partie de sa peur. Il y a là, de fait, de quoi se frustrer un petit peu sur l’instant, mais pour autant entrevoir constamment, sans jamais pouvoir en douter, la carrière d’un futur grand de l’horreur.
C’est là sans doute qu’il apparaît nécessaire d’approcher Backrooms non comme un mastodonte horrifique, mais avant tout comme le premier film d’un tout jeune cinéaste, avec ses maladresses. Difficile alors de passer à côté de quelques scories narratives, Kane Parsons peinant encore à véritablement donner vie à ses protagonistes, assez balourdement caractérisés, reposant sur des interprètes aussi réjouissants que souvent en disette lorsqu’il s’agit de rendre les choses vivantes. Apparaît ainsi le caractère hautement chimérique du film, naviguant perpétuellement entre radicalité formelle et narrative et besoin de ne jamais trop s’aventurer en dehors des territoires connus de la franchise. À la manière de l’univers qu’il dépeint, fatras surréaliste d’éléments et d’espaces agencés chaotiquement, Backrooms est un film-amalgame, condensant des séquences et tropes déjà vus chez Parsons au fil de sa carrière en ligne, tout en s’étendant dans des voies horrifiques plus que variées, de la mascotte malaisante au trash explicitement hérité de Massacre à la tronçonneuse. C’est là l’œuvre d’un jeune cinéaste motivé à déployer toute l’étendue de son potentiel, sans pouvoir néanmoins toujours achever le geste, retenu par les besoins d’une œuvre à la visée large, qui plus est identifiée, poussant vers l’imparfait, mais surtout l’inachevé.
Le foisonnement thématique du long-métrage tient alors lieu de meilleur exemple de cette nature, Kane Parsons affirmant très rapidement un besoin de se départir de l’univers qu’il a lui-même popularisé en l’emmenant vers de nouveaux rivages plus consistants sur le long terme. Certes toujours ancrées non loin de délires science-fictionnels rarement passionnants tant ils demeurent fonctionnels, les backrooms agissent ici selon différentes strates, à commencer par celle de la métaphore, ouvrant au récit les moyens de matérialiser les névroses et obsessions de ses personnages à la santé mentale labyrinthique, voire déliquescente. Émerge alors peu à peu le portrait anxieux, voire pessimiste, d’une Amérique aux individualités irréconciliables, où complotisme comme psychanalyse n’ont plus grand-chose de salvateur quand tout devient chaos. Avant même la plongée dans ces fameux espaces fantastiques, tout est déjà liminal, capturé à l’image par des cadres fixes prompts à montrer le vide et la décrépitude de ces lieux quotidiens où règnent la solitude, puis la dérive mentale.
Surgit alors la dernière strate des backrooms, celle de l’objet méta, du phénomène contemporain indissociable de sa nature numérique, par essence incontrôlable. Passé l’évidente lettre d’amour à l’internet qui l’a vu jaillir, Parsons y appose un regard angoissé devant le non-sens de ces espaces numériques auxquels l’humain ne peut rien, impuissant devant l’IA comme devant toute dérive politique qui y naît et pullule, jusqu’à perdre toute trace d’organicité, voire d’humanité. La finalité du film, à première vue déceptive tant elle laisse sur sa faim, referme alors son piège, celui-là même qui nous laisse errer au cœur du dédale numérique dissonant exploré durant 1h50. Si l’on ne trouvera donc pas ici l’adaptation ultime fantasmée de La Maison des feuilles, Backrooms reste quand même fascinant par le chaos incontrôlé d’un auteur plus que prometteur, sans doute paradoxalement à l’exacte bonne place face à son sujet. Et si c’était précisément dans son caractère incontrôlé que le projet touchait le plus justement aux backrooms ?
17 juin 2026 en salle | 1h 51min | Epouvante-horreur, Science FictionDe Kane Parsons | Par Will Soodik Avec Chiwetel Ejiofor, Renate Reinsve, Mark Duplass |
17 juin 2026 en salle | 1h 51min | Epouvante-horreur, Science Fiction


