Attendait-on cette saison 3 de Euphoria dans l’euphorie ? Dur dur de répondre par l’affirmative. Il fallait déjà se rappeler d’une seconde saison nettement moins convaincante que la première, se concluant sur un double épisode over the top et une conclusion en queue de poisson, laissant croire que Levinson n’avait aucune idée de l’avenir de sa création si enthousiasmante dans la première saison. Dans les marécages de l’attente, la suite est plusieurs fois confirmée et annulée, avec toutefois la promesse d’un bond dans le temps ; probablement la chose la plus sage à faire compte tenu de l’âge des acteurs vedettes mais surtout des trois ou quatre années qui se sont écoulées depuis la deuxième saison ! Adios le teen drama, plus question de voir des trentenaires gigoter entre les casiers d’un lycée…
L’incertitude du sort d’Euphoria est une chose, la sauce dans laquelle Levinson n’a cessé de baigner depuis la seconde saison en est une autre : il y a eu l’infernal The Idol entre-temps, qui laissait probablement entendre que le bonhomme était à présent hors de contrôle. Le mot « fraude » s’est mis à flotter innocemment dans les airs et les manières de se débarrasser de certaines collaboratrices (en l’occurrence la photographe Petra Collins pour la saison 1 d’Euphoria et Amy Seimetz pour The Idol) avaient de quoi sérieusement questionner. Méchante ambiance aussi pour le lancement de cette troisième saison, entre des comédiens qui s’évitent, d’autres qui placardent leur absence (Barbie Ferreira, sacrifiée dans la saison 2, a préféré dire stop), et un compositeur phare qui s’en va en claquant la porte. Labyrinth n’était pas juste un simple bonus pour la série, mais bel et bien une partie de son âme : il faudra compter sur Hans Zimmer (ok…) en guise de remplaçant. Une forme de prestige qui peine à masquer le fait que ses nouvelles compos paraissent souvent hors-sujet avec les images qu’elles illustrent. En somme, une saison 3 s’exhibant comme un corps en charpie…
Avec sa Californie post-western, sèche et orangée, le changement d’atmosphère se charge de mettre les points sur les i : on ne regarde tout simplement plus la même série. Esquissé dans le premier épisode, mieux précisé dans le second, le saut dans le temps fait déjà un peu désordre : Euphoria avait commencé en 2019 et nous voilà en 2025, soit six ans plus tard. Les années du Covid sont passées, traitées comme un détail. Retrouvailles : Rue (Zendaya) continue de s’enfoncer dans des situations impossibles pour rembourser une somme astronomique et se mange une belle crise mystique ; Cassie et Nate, toujours ensemble et bien WASP dans leur villa couleur abeille, vont se marier ; Maddie se démène dans la com et veut jouer les proxénètes nouvelle génération ; Lexi bosse à Hollywood ; Jules est une sugar baby. Soit.
Club de strip-tease pouilleux, dealers suprémacistes, pimp calfeutré dans son manoir, putes à gogo, blagues scato, ultra-violence crasse : Levinson pousse tous les potards à fond comme le ferait un ado de 13 ans avec une mèche dans les cheveux. S’ajoute à cela une envie urgente d’aller picorer chez les autres : on se retrouve à penser fort à Verhoeven (wanna-be Showgirls, surtout sur les arcs de Maddie et Cassie avec sa radiographie de la vulgarité et de la chair reine), Sean Baker (la passion semi-condescendante pour les marginaux et la fascination pour le white trash), Quentin Tarantino (punchlines ordurières, brutalité gore, aller-retour entre western et blaxploitation avec le personnage d’Alamo) ou Paul Thomas Anderson (l’effet choral, l’irruption tordue du sacré, la fibre « cinema larger than life »).
La mue en néo-noir qui tâche, totale et assumée, paraît forcée et outrancière. On voit bien que le trafic du corps féminin à toute berzingue (par la prostitution, les réseaux sociaux, Hollywood…) semble une excuse toute taillée pour se permettre ce semi-étalage trash. Euphoria n’a jamais été d’une grande sobriété, on l’entend : mais son écriture, où beauté et cruauté entamaient un vrai tango, a laissé place à un pogo. La mise en scène vise une vraie forme d’élégance jusqu’à l’excès, Levinson allant jusqu’à utiliser une nouvelle pellicule 65 mm sur le marché, la Verita 200D : et en effet jamais une série n’avait autant ressemblé à un film de cinéma, cumulant les plans-tableaux sublimes en rafale. Du beau geste pour faire oublier le reste : malgré tout, le show semble avoir été vidé de son énergie d’autrefois. Et l’écriture des personnages, déjà sujette à débat dans la seconde saison, prend ici définitivement l’eau : alors qu’un comédien décédé (Angus Cloud) voit son personnage maintenu en vie très artificiellement, le personnage de Kat n’est quant à lui même pas évoqué, Jules est une fois de plus sacrifiée et Lexi se contente de froncer les sourcils en jugeant tout le monde.
Mais la cata, c’est le sort réservé au couple Nate/Cassie : lui, profond psychopathe et loup noir de la série, est devenu un loser fadasse que Levinson va d’abord lisser avant de lui faire subir un long martyre dans une sorte de pose perverse discutable (grosso merdo, un « c’est bien ça que vous voulez, non ? »). Elle devient une miss OnlyFans bête à manger du foin. Que Levinson joue avec l’image tumultueuse de Sydney Sweeney (en particulier au détour d’une séquence tenant aussi bien d’Ed Wood que de Russ Meyer) tout en déclinant toutes ses palettes de jeu a indéniablement quelque chose d’intéressant, moins le manque d’empathie et de jugeote quant au sort du personnage, autrefois touchant, aujourd’hui devenu une caricature mi-risible, mi-camp.
Zendaya est peut-être la seule épargnée (elle est productrice, rappelons-le) jusqu’au revirement final : la conclusion, solennelle et longuette, a la gueule d’un (beau) bateau à la dérive, le sort de la moitié des personnages étant laissé à la simple imagination du public. Le tout avec les yeux rivés sur une Amérique en gruyère, canonisée comme le pays de la Bible et du Coca-Cola : on entrevoit la satire, mais les manières de Levinson, confuses et maladroites, plombent l’intention et sonnent comme une envie d’en finir vite et mal. Euphoria ? Euthanasia plutôt…
| Créée par Sam Levinson Avec Zendaya, Hunter Schafer, Jacob Elordi Nationalité U.S.A. En relation avec Euphoria |



