Malgré ses 2h41, L’aventure rêvée a pourtant su se hisser, dans une surprise presque générale, jusqu’à remporter un prix du jury. Guère surprenant pour quiconque s’est déjà aventuré dans le cinéma de sa réalisatrice, l’Allemande Valeska Grisebach, notamment à l’origine du passionnant Western, exploration sensible et aride de la masculinité et des concepts de frontière, sujets qu’elle reprend ici. La cinéaste explore cette fois la ville bulgare de Svilengrad, frontalière de la Grèce, théâtre des fouilles archéologiques de Veska, revenue après des décennies, quitte à y retrouver un passé trouble et une société criminelle inquiétante.
Tout présage le stéréotype (souvent fantasmé) du film cannois fermé sur lui-même : photographie aride, rythme lent, contemplation et frontière poreuse au documentaire. Quoique lancé sous les auspices d’une photographie âpre, aux tons bruns et ternes visant un certain réalisme, c’est sans doute justement dans la rigueur de son dispositif que Valeska Grisebach trouve l’intérêt premier de son projet, plongée dans les espaces perdus d’une ville frontalière grisonnante presque fantôme, entre deux mondes. Jamais la contemplation ne pousse au maniérisme, le geste étant rapidement annoncé par une caméra placée sur le siège passager d’une voiture sillonnant cet espace, signifiant combien l’errance sera plus attentive, terre à terre, que romantisée. Il se dégage alors, assez rapidement, une aura résolument douce et aérienne dans la caméra portée de la cinéaste, apte à toujours se placer à la hauteur des personnages qu’elle approche.
C’est là toute la teneur du geste (du moins un temps durant) : observer un espace inconnu, trouble et incertain, à nouveau une sorte d’entre-monde où tout est route bétonnée ou naturelle. Par définition, un espace de navigation et de seuil. Si le sous-texte théorique en est rendu épais, le choix d’une protagoniste archéologue se fait limpide, guide d’un véritable geste d’ethnographe déflorant progressivement la surface de ce monde facilement réductible aux fonctions, celles d’ouvrier·ères, avant les vies qui se cachent dessous.
Se déploie alors, plus d’1h30 durant, un geste d’écoute précis, qui prend le temps, attentionné aux histoires de chacun·e, racontées par exemple au détour d’un repas entre amies auquel il semble d’une fluidité étonnante de prendre part. Se dessine donc progressivement, par l’accumulation d’individualités et de détails, un ensemble limpide, dans une chasse au trésor révélant une civilisation éclatée par les reliquats du communisme autant que par la persistance de normes de genre violentes. Pourtant, même face à l’agression sexiste la plus banalisée, l’écoute continue, dirigeant une narration faite exclusivement de rencontres, fascinante tant le portrait paraît faussement neutre tout en demeurant profondément attentif. En présentant un couple de touristes blancs anglophones en train de disserter pompeusement sur cet espace frontalier, Grisebach déclame haut et fort son geste : pas de place pour la théorie, il s’agit là d’intégrer ce réel, aussi inconnu soit-il.
On regrettera alors forcément le virage plus dirigiste opéré par le récit dans sa seconde moitié, tendant vers une trame mafieuse plus attendue et confuse, en plus d’étendre le geste plus qu’il ne le faudrait sans doute. Reste au centre de tout ça une protagoniste passionnante, balancée à nos yeux sans qu’aucun passé ne nous soit même suggéré, laissant la caractérisation se développer par les actes. Quelques airs fermés mais perpétuellement souriants suffisent ainsi à laisser entendre le poids immense d’une histoire écrasante. Surgit à nouveau le processus archéologique du film, le passé contaminant le présent, criant d’être exhumé par un personnage lui aussi sur le seuil, à la frontière entre ces temporalités. Veska n’en finit que plus touchante, objet d’une représentation plus que rare (une femme de plus de 50 ans qui revendique ses désirs), et vaisseau de questionnements certes parfois très didactiques, souvent à l’excès, mais régulièrement justes quant à notre rapport aux violences vécues et à un passé traumatique qui revient toujours.
| 15 juillet 2026 en salle | 2h 41min | Drame De Valeska Grisebach | Par Valeska Grisebach Avec Syuleyman Alilov Letifov, Yana Radeva, Velko Frandev Titre original Das geträumte Abenteuer |



