« Gentle Monster » de Marie Kreutzer en compétition à Cannes 2026 : Léa Seydoux confrontée à l’horreur

Révélée au public cannois par le passage en Un Certain Regard de son Corsage, portrait fantasque et sensible d’une impératrice Sissi remise au goût d’un jour féministe, Marie Kreutzer revient cette année côté compétition présenter son Gentle Monster. Le portrait, toujours féminin, est cette fois plus terre à terre, observant Lucy, jeune mère installée avec son mari dans une maison de campagne près de Munich. Le cocon familial et marital explose alors lorsque Philip, le mari, dévoile une monstruosité gardée longtemps secrète (dont nous ne divulgâcherons volontairement pas la nature). Gentle Monster accueille alors au sein d’un havre rural solaire, observé sous les aspects les plus quotidiens du renouveau familial qu’il couve par la caméra tendre de la cinéaste. Mais rapidement, le titre du film surgit, et avec lui l’implosion d’une bulle intime devenue perméable à la violence.

Pourtant, le tempo du récit ne semble étrangement pas s’emballer, mais persister dans un calme : c’est celui d’un flottement devant l’abîme, laissant sa protagoniste en proie à une découverte progressive d’une horreur cachée sous ses yeux depuis bien longtemps. Découvrir son âme sœur sous son jour le plus monstrueux ouvre alors à une position des plus complexes, approchée dans une compréhension progressive des faits, indice après indice, qui ne peut que se soumettre à un train de vie forcé de se poursuivre. C’est là l’intérêt majeur du film : dresser le portrait d’une protagoniste jamais uniquement motrice ou active, mais en proie à l’emprise et aux biais les plus troubles. Léa Seydoux, sans doute désormais bien placée en vue d’un prix d’interprétation féminine, incarne alors à la perfection ce personnage funambule, menacé de basculer à chaque instant. Face à la monstruosité, c’est un pas en avant, un pas en arrière. Centre de gravité du récit ainsi lancé, le personnage de Lucy se montre, à chaque plan, esseulé au sein d’espaces se vidant peu à peu, grisonnant, voire pourrissant, le renouveau initialement promis ne pouvant que mourir dans l’œuf. Toujours un pas en avant, un pas en arrière, les cadres sont tantôt fixes, prompts à enfermer les émotions d’une femme contrainte de garder la face, tantôt vacillants, menés par une caméra épaule instable, signe que la bascule n’est, à nouveau, jamais loin.

Restent néanmoins quelques élans stylistiques nettement moins maîtrisés, particulièrement dans l’usage de morceaux musicaux extradiégétiques non sans rappeler les envolées mal maîtrisées de Corsage, qui y égarait déjà sa subtilité. Certains effets choc frappent forcément à la gorge, mais trahissent surtout, au-delà de la fragmentation psychique du personnage, une tendance à l’artificiel. L’invocation d’images d’archives, ou bien de flash-back, en est l’exemple le plus saillant : difficile de rester de marbre face à l’horreur qui hante chaque image, geste, posture, désormais révélée au grand jour. Pourtant, tout s’estompe rapidement. C’est là le premier signe d’un geste dont la limite se trouve dans la durée et la répétition. Nul doute que son récit pourrait durer encore des heures et des heures, la position de flottement dans laquelle s’inscrit Lucy, celle d’un deuil impossible, confinant à ne jamais trouver de solution.

Pourtant, les quasi-deux heures du long-métrage semblent largement suffire, voire étirer un propos pourtant d’une grande clarté, particulièrement dans des trames secondaires clairement dispensables, à commencer par celle centrée autour de la police affairée à l’enquête centrale. La banalité du mal qui se diffuse ici force à la platitude, celle d’une problématique insoluble, une torpeur laissée par cette impasse, dont la pertinence thématique n’a d’égal que la répétition longuette du geste narratif. Le fondu au noir final ne peut alors laisser qu’un sentiment ambigu, sans doute bien conscient : face au vertige de l’horreur qui naît aux racines de l’intime, la violence d’un réel dont le silence happe tout, il n’y a rien à faire : laisser faire, ou se laisser aller.

1h 54min | Drame
De Marie Kreutzer | Par Marie Kreutzer
Avec Léa Seydoux, Jella Haase, Laurence Rupp

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