En 1933, le grand écrivain allemand Thomas Mann quitte son sol natal à l’arrivée d’Hitler. Fatherland fait revivre son retour d’exil seize ans plus tard dans un pays fracturé entre Est et Ouest, où il est sommé de choisir son camp. En lice pour la Palme d’or, le film en noir et blanc du Polonais Pawel Pawlikowski réussit, en seulement 1h22, à condenser les fractures qui traversent, en 1949, un pays en voie de dénazification et les tiraillements du plus grand écrivain allemand, accompagné de sa fille Erika.
Venu sur la Croisette poursuivre et clore sa trilogie sur l’histoire européenne entamée avec Ida et Cold War, le second y ayant par ailleurs remporté un prix de la mise en scène, voilà que Pawel Pawlikowski amène un glacial souffle sur une compétition encore timidement lancée. Sous les traits de Sandra Hüller et Hanns Zischler, le cinéaste polonais dresse le portrait d’une relation père/fille troublée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors que l’Allemagne semble inexorablement se diviser.
S’aventurer dans le cinéma de Pawel Pawlikowski, c’est nécessairement accepter d’approcher des formes figées, desquelles l’impression qu’un certain supplément d’âme fait défaut peut rapidement poindre derrière la splendeur formelle. Difficile de nier ici cette dernière tant elle atteint un niveau d’orfèvrerie proprement unique, géométrie et lumière paraissant presque sculptées tant elles sont précises en chaque cadre, insufflant l’indéniable plaisir d’une grammaire classique poussée à son paroxysme. Mais bien davantage que de s’y figer, le cinéaste polonais fait le choix de creuser les fêlures au centre d’une image prétendument parfaite, à commencer par celle d’une double dissension.
L’Allemagne dangereusement divisée qui s’affiche ici ne l’est jamais autant que les deux protagonistes qui la métaphorisent : d’une part, celui qui reconstruit l’image à tout prix ; de l’autre, celle qui pleure les fantômes du passé. Superbement incarnée par une Sandra Hüller dont on ne cesse de louer la puissance émotionnelle dans la fixité, cette permanente boule dans la gorge, Erika est elle aussi réduite à l’état de fantôme, d’ombre vue en contre-jour sur le siège avant de la voiture qu’elle conduit pour son père. Elle est celle qui, sur les photos de foules happées par les beaux discours de reconstruction pacifique, regarde dans l’autre sens, masque ses émotions dans le cadre, comme autant de fantômes persistants. Les enjeux sont les mêmes. Il ne s’agit que de comprendre d’où se mène la lutte, peut-être plus puissante dans l’intime que dans le visible.
En un geste aussi limpide que concis, Pawlikowski déploie pourtant un regard d’une richesse thématique impressionnante sur l’époque qu’il aborde. Toutes et tous y sont fantômes, ou du moins hantés par d’autres, sans qu’aucune communication avec l’autre ne puisse se faire autrement qu’à pas de loup. La récurrence de vitres dans l’image, aussi simple soit-elle, résume le tout : intérieurs architecturalement parfaits et extérieurs laissés en ruines n’existent plus dans le même réel. Privilégier la forme, le jeu permanent de représentation de soi, c’est là le terreau de la violence la plus dangereusement cyclique qui soit. Au-delà de poser la question de ce que signifie être allemand en 1949, l’auteur pose celle de ce que veut dire, jusqu’en 2026, vivre avec les fantômes d’un fascisme jamais exorcisé. Comment y faire sens lorsque l’horreur intime a été balayée, laissée en tas de ruines masquées par ce qui a été reconstruit par-dessus ?
| 1h 22min | Drame De Pawel Pawlikowski | Par Pawel Pawlikowski, Hendrik Handloegten Avec Hanns Zischler, Sandra Hüller, August Diehl |



