[CANNES 2026] GAZETTE CHAOS DU FESTIVAL – JOUR 3

CANNES, JOUR 3 – Un éblouissement chaos à Cannes Classics (Les Diables de Ken Russell). Un film « casting 5 étoiles, résultat 1 étoile » (Histoires parallèles, d’Asghar Farhadi), une petite déception en compétition (Fatherland de Pawel Pawlikowski), un documentaire vivant et organique à la Quinzaine (Gabin de Maxence Voiseux).

Pour ce troisième jour au 79ᵉ Festival de Cannes, et malgré les efforts incontestablement méritoires de toutes les sections confondues, on n’a pas trouvé plus fort, plus chaos, plus fou que la projection des Diables de Ken Russell dans la section Cannes Classics. Un chef-d’œuvre halluciné et sulfureux, un vrai de vrai, présenté cette année dans une nouvelle restauration. Inspiré de l’affaire des Diables de Loudun, le film retrace la chasse menée au XVIIᵉ siècle contre le prêtre Urbain Grandier, accusé d’hérésie et mêlé à une affaire de possessions démoniaques au sein d’un couvent. Oliver Reed et Vanessa Redgrave y livrent des performances hallucinées et après Women in Love, Russell pousse ici encore plus loin son goût pour la provocation et l’excès. Décors monumentaux signés Derek Jarman, scènes de torture, blasphèmes et orgies religieuses… Inutile de préciser que tout concourait à faire du film une expérience extrême et le moins que l’on puisse dire, c’est que c’était réussi… À sa sortie en 1971, Les Diables déclenche un inoubliable skanddaallll et malgré les coupes imposées par les autorités britanniques et américaines, les amoureux du cinéma chaos en ont fait leur film culte. Une version restaurée avait bien été montrée en 2004 au National Film Theatre de Londres, sans jamais bénéficier d’une véritable sortie publique. La projection cannoise était introduite par Elize Russell, veuve du réalisateur, ainsi que par le critique britannique Mark Kermode, ardent défenseur du film depuis plusieurs décennies. Kermode a salué le travail de restauration entrepris par Warner Bros. Clockwork à partir du négatif original caméra.

Dans la salle ce jeudi soir, figurait notamment Peter Jackson, présent à Cannes cette année, tandis que le délégué général Thierry Frémaux a révélé que de nombreux cinéastes avaient personnellement demandé des places pour assister à cette projection rapidement complète. Sachez que Les Diables ressortira en salles aux US le 16 octobre prochain via Warner Bros. Clockwork. En France, on croise les doigts…

En compétition, parlons rapidement du film Histoires parallèles d’Asghar Farhadi qui raconte l’histoire de Sylvie, une écrivaine solitaire et acariâtre jouée par Isabelle Huppert, obsédée par la dynamique du trio travaillant dans un appartement situé en face du sien, à Paris. Nita (Virginie Efira), Pierre (Vincent Cassel) et Christophe (Pierre Niney) travaillent à la fabrication de bruitages pour des documentaires animaliers. Sylvie les espionne et en tire une fiction, sur un triangle amoureux bien éloigné des dynamiques à l’œuvre dans la réalité. L’arrivée dans sa vie d’Adam (Adam Bessa), homme à tout faire censé aider Sylvie à mettre de l’ordre dans son quotidien, va faire entrer en collision la fiction et la réalité, avec une cascade de conséquences à la clef. Venu tourner dans l’Hexagone pour diriger un casting 5 étoiles, Asghar Farhadi réadapte ici le Décalogue 6 de Kieslowski pour ses Histoires parallèles et donne du grain à moudre aux détracteurs d’un supposé « cinéma d’auteur français gris et chiant ». Passées les quelques idées poétiques qui essaiment son introduction, le cinéaste iranien délaisse rapidement toute idée visuelle allant au-delà du monstratif grisonnant, pour une mise en scène en pilote automatique. Le programme narratif est par ailleurs cousu de fil blanc sur un sujet pourtant intéressant : la lisière entre l’artiste génial et le voyeur angoissant. Le plus désolant par-dessus tout, c’est cette impression persistante que le récit adapté ici n’a pas franchement bougé depuis plus de 30 ans, rejouant dans une psychanalyse inaboutie des questionnements bien figés et bien plats. Lire la critique.

Petite déception pour Fatherland de Paweł Pawlikowski. Bien lancé au sein du Palmomètre, il nous a laissé pas mal circonspects, alors que de jolis bruits de couloir entouraient le nouveau film du papa de Cold War (c’était il y a 8 ans, et déjà en Compétition). Film-sentencieux par excellence qui narre le retour au pays de Thomas Mann après 16 ans d’exil, accompagné de sa fille Erika : au volant d’une Buick noire, ils entreprennent un voyage éprouvant au sein de l’ancien-pays-splendeur (un peu saccagé par les nazis entretemps) et désormais coupé en deux (bicentenaire de Goethe oblige, leur trajet les mène de Francfort à Weimar, fraîchement tombée sous la coupe russe)… Voyage qui coïncide également avec la mort de Klaus, l’autre enfant terrible de papa Thomas, accro aux opiacés et désireux dès les premières minutes de s’inscrire dans les pas de Zweig, Benjamin ou Roth (c’est-à-dire en suicidé ou en quasi-suicidé). Le protégé de Cocteau et Gide profite également de cette première scène pour expliquer son refus de trancher entre « Mickey et Staline », et le film ne fera qu’emboîter le pas à ce discours de tempérance dont on ne peut que souligner la clairvoyance 80 ans plus tard (bravo pour la vision, quelle audace ! : de là vient peut-être l’absence totale de trouble qui émane de cette chose bi-dimensionnelle et très premier degré) : un ni-ni cinématographique qui respire à chaque moment le surplomb, et qui fait mine de jouer la carte de la modestie et de la sécheresse bressonienne alors qu’il ne cesse de sortir les muscles. À ce compte-là, le générique de fin ne peut que faire sourire : neuf minutes de listes de techniciens à n’en plus finir, alors que le film se pose en petit objet tout kiki d’1h20. Souverainement pontifiant ?

On a aussi vu Gabin, premier long documentaire assez attendu (le créneau Quinzaine pour ce type de projet étant peu fréquent) : Maxime Voiseux s’installe en rase campagne pour y filmer Gabin, le petit dernier de la famille Jourdel, dont la vie est déjà toute tracée. Il devra se former aux métiers de la viande et reprendre la boucherie de son père. Mais il a d’autres rêves : dresser une vache de concours, devenir éleveur canin, et sauver la ferme de sa mère de la faillite. Tiraillé entre loyauté familiale et envies d’échappées, Gabin dresse le portrait d’un jeune garçon issu du milieu populaire du Nord de la France, de ses 8 à ses 18 ans… L’effet Boyhood fonctionne ici à plein et on vous invite à ne pas trop le révéler aux amis à qui vous allez recommander le film (contrairement à cet article qui se permet le spoil à souhait) : comme on est dans un univers peu marqué temporellement et peu sujet aux modes, on est loin de se douter, au début du film, qu’on part pour un voyage de 10 ans, ce qu’aucun carton ou artifice temporel ne vient souligner. Et le cinéaste trouve toujours ici la bonne distance pour éviter le putassier ou le paysan-porning : même le père de famille (hilarant au demeurant), maladroit comme tout (sa façon à lui de valoriser les autres, c’est de les rabaisser), dégage une réelle tendresse. On n’a pas vraiment envie d’en dire plus, tant le projet invite à se laisser cueillir (se laisser cueillir de façon bazinienne, même) et joue sur quelque chose d’assez dépaysant pour l’œil : le spectateur Cannois, potentiellement encore ivre de la soirée de la veille, en vient parfois à se demander pendant quelques secondes, si le personnage aux cheveux longs qu’il a devant les yeux est encore le même personnage qu’au début du film…

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