[VOX POPULI] « In The Cut » de Jane Campion : « Un faux thriller sur un tueur en série et un vrai portrait de femme »

Notre lectrice Carine Rouan revient pour Chaos sur le film In The Cut de Jane Campion. Pour envoyer vos tops, vos critiques, vos avis, vos demandes etc., une seule adresse: redaction@chaosreign.fr

« Dès le générique d’ouverture, Campion compose un paysage onirique qui fait signe vers le cinéma classique hollywoodien tout en le modernisant grâce à une brume vaporeuse de fécondité new-yorkaise millénaire. Une femme fredonne Que Sera, Sera, chanson immortalisée par Doris Day dans L’Homme qui en savait trop d’Hitchcock. Les fleurs tourbillonnent ; les contours du cadre semblent légèrement estompés, comme par du rouge à lèvres ou des larmes. Une femme, Pauline (Jennifer Jason Leigh), lève le menton pour accueillir la brise qui fait tomber ces pétales. Campion alterne entre Pauline dans le jardin et des images en noir et blanc d’un couple patinant dans un décor pastoral. Un virage particulièrement brusque sur la glace fend littéralement le titre du film à l’écran.

Le détective dur à cuire de In the Cut n’est pourtant pas notre protagoniste. Frannie Avery (Meg Ryan) est le véritable centre du récit : professeure d’anglais, elle collectionne des fragments de poésie non comme passe-temps, mais par pure passion. Elle est opaque mais observatrice. Elle savoure son environnement ; comme le vin, garder la sensation en bouche est la meilleure partie, juste avant l’avalée. En cela, elle ressemble à un détective de roman noir : elle accumule des indices. Ils n’ont peut-être pas de sens immédiatement, mais prennent de la valeur et du sens avec le temps. Au début du film, Frannie retrouve Cornelius, un de ses élèves, dans un bar pour un tutoriel ; elle recueille son argot d’une manière qui semble à la fois exploitante et sincère, notant ses expressions familières dans un carnet pour sa propre culture. C’est une rencontre anodine qui paraît narrativement superflue, et pourtant, cet après-midi au bar déclenche un événement qui fera basculer la vie de Frannie. Contrairement au noir des années 1940, ce bar n’est pas plongé dans le clair-obscur. La lumière y pulse, chaude et gonflée, presque charnelle. La relation entre Frannie et Cornelius est détendue et bavarde ; Cornelius l’accuse de le traiter comme un rat de laboratoire, et Frannie le taquine parce qu’il n’a pas rendu ses devoirs.

Frannie finit par devoir aller aux toilettes et part à leur recherche. C’est ici que l’atmosphère noire surgit véritablement : dans le sous-sol, sous la lumière d’une ampoule solitaire, Frannie surprend un homme recevant une fellation d’une femme aux longs ongles bleus. Son visage reste plongé dans l’ombre, mais son tatouage (un cœur sur le poignet) apparaît lorsqu’il attrape les cheveux de la femme et tire dessus. Au lieu de fuir, Frannie observe avec une curiosité franche. Elle est d’abord surprise, puis ce choc s’atténue tandis qu’elle s’installe dans sa position de voyeur, remarquant les petits détails : la manière dont il tire sur sa cigarette, le grognement discret qui marque sa jouissance. Le lendemain, le détective Malloy (Mark Ruffalo) interpelle Frannie devant son appartement. La femme aux ongles bleus a été « désarticulée » : un morceau de son corps a été retrouvé dans le jardin sous les fenêtres de Frannie. Elle est morte.

Les indices parsèment le récit comme des pétales. Les thèmes centraux du film (la façon dont douleur et plaisir s’enveloppent mutuellement comme des cercles concentriques) apparaissent par éclats. Campion inscrit ces thèmes à tous les niveaux de la diégèse. Alors que Frannie enseigne La Promenade au phare de Virginia Woolf, un étudiant s’exclame avec exaspération : « Il ne se passe rien ! Une vieille dame meurt. » « Combien de femmes doivent mourir pour que ce soit intéressant ? » rétorque Frannie. « Au moins trois », plaisante un autre étudiant. Nous sommes encore au début du film ; cela ressemble à une simple plaisanterie adolescente, mais ce besoin de voir mourir trois femmes deviendra le moteur de la structure du récit. Plus tard, lorsque le détective Malloy entre chez Frannie pour l’interroger, il lit à voix haute un fragment de poésie accroché au mur : « Je veux faire avec toi ce que le printemps fait aux cerisiers. » C’est le dernier vers du poème Chaque jour tu joues de Pablo Neruda, le quatorzième des Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée. L’imagerie sensuelle du poème s’accorde parfaitement aux échanges sulfureux entre Frannie et Malloy, mais l’ensemble du texte mérite une lecture attentive à la lumière de l’arc du film. Dans la quatrième strophe, le poème prend une teinte plus sombre :

Les oiseaux passent, fuyant.
Le vent. Le vent.
Je ne peux lutter que contre le pouvoir des hommes.
La tempête fait tournoyer les feuilles sombres
et détache tous les bateaux qui étaient amarrés
la nuit dernière au ciel.

Tu es ici. Oh, tu ne t’enfuis pas.
Tu me répondras jusqu’au dernier cri.
Accroche-toi à moi comme si tu avais peur.
Pourtant, autrefois, une étrange ombre traversa tes yeux.

Bien que l’évocation du printemps suggère une vie nouvelle, délicate et rose, les vents printaniers secouent aussi les cerisiers comme « la tempête [qui] faisait tournoyer les feuilles sombres ». Dans In the Cut, il n’existe pas de dichotomie nette entre amour et désir, violence et plaisir, Éros et Thanatos. C’est un faux thriller sur un tueur en série et un vrai portrait de femme. Malloy apparaît d’abord comme un connard arrogant, brusque, avec un fort accent du New Jersey. Mais à mesure que sa relation avec Frannie se développe, il devient impossible de savoir s’il est prédateur ou romantique, il est sans doute les deux à la fois. Lors de leur premier rendez-vous, il lui dit qu’il peut être tout ce qu’elle veut qu’il soit. « La seule chose que je ne ferai pas, c’est te frapper », assure-t-il. Tandis que le partenaire de Malloy rejette Frannie au bar avec cette question accusatrice : « Qu’est-ce que t’es, une féministe ? », Campion garde l’avantage en montrant un sexe consensuel centré sur le plaisir féminin, sans détourner la caméra. Frannie est féministe, tout comme l’attitude franche du film envers la primauté de son plaisir. In the Cut traite en partie d’un tueur en série qui décapite ses victimes féminines, mais toute la violence reste hors champ. Nous voyons le sang, mais c’est l’extase, et le monde intérieur de Frannie, qui occupe le plus de temps à l’écran. La radicalité de In the Cut consiste à se concentrer sur Frannie dans toutes ses permutations, du plus intensément ordinaire au plus exceptionnellement extraordinaire. »

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