J’ai revu la trilogie Gamera au nom du Chaos

Vous pouvez remercier mon bon Gwendal qui, par le prêt de son beau coffret Gamera édition collector, édité par les indispensables Roboto Films (et réédité depuis, vous pouvez le trouver ici), m’a donné envie de fomenter ce dossier.

Il existe, dans l’écosystème putride et merveilleux du cinéma de genre, une hiérarchie tacite qui veut que Godzilla soit le roi, et que tout le reste rampe à ses pieds en réclamant des miettes radioactives. Cette hiérarchie est une escroquerie. Une vaste blague entretenue par des décennies de chauvinisme reptilien, comme si les dinosaures avaient un quelconque mérite à écraser des maquettes de Tokyo plutôt qu’une tortue propulsée au méthane. Car oui, parlons-en, le carburant de Gamera : la bestiole vole sans jamais faire le plein, ce qui implique, par simple logique organique, que ses tuyères ventrales crachent les sous-produits gazeux d’une digestion titanesque. C’est écrit nulle part, mais c’est la seule explication scientifique tenable, et le Japon, pays qui a publié pour ses bambins un best-seller intitulé The Gas We Pass, est sans doute le seul endroit sur Terre capable d’assumer cette vérité avec la gravité qu’elle mérite.

Pendant trente ans, Gamera a végété dans la catégorie « ami des enfants », créature à tutus et à roulades, gimmick pour goûters d’anniversaire, sous-Godzilla qu’on regardait d’un œil distrait en rentrant de l’école. Puis, en 1995, la Daiei, exsangue mais rusée, décide de fêter les trente ans de sa franchise endormie depuis 1980 en confiant les clés du camion à un type qui jusque-là tournait surtout du pinku eiga : Shusuke Kaneko. Il s’entoure du scénariste Kazunori Itō (futur architecte de Ghost in the Shell) et d’un illusionniste nommé Shinji Higuchi aux effets spéciaux. Le résultat, Gamera: Guardian of the Universe, va non seulement humilier les Godzilla contemporains de la Toho, mais entrer dans le top 10 des meilleurs films japonais de l’année selon Kinema Junpo, exploit jusque-là réservé à des œuvres ne comportant pas de chélonien volant. Roger Ebert lui-même, gentleman cinéphile habituellement occupé à éreinter Michael Bay, écrira une chronique d’une tendresse confondante où il avoue préférer la tortue radioactive à Air Force One, au motif imparable qu’il en a marre des terroristes et des bombes, et qu’il aspire désormais à voir « une chauve-souris géante émettant des rayons verts piégée dans un dôme de baseball ». L’homme avait raison.

L’argument du premier opus tient sur un timbre-poste : un cargo bourré de plutonium s’échoue sur un atoll au large des Philippines, sauf que l’atoll en question commence à scintiller de manière suspecte. Pendant ce temps, Mayumi Nagamine, ornithologue à frange parfaite, traque une chauve-souris préhistorique de dix mille ans nommée Gyaos qui, n’ayant pas lu son contrat, dévore allègrement la population locale. Les militaires, dans une scène d’un génie absurde, attirent la bestiole dans le stade de baseball de Fukuoka à coups de projecteurs, hurlant « À vos postes ! » comme s’ils jouaient les World Series. Gamera surgit, séance de mailloche, Tokyo trinque, et au milieu de ce chahut une gamine prénommée Asagi, incarnée par Ayako Fujitani, fille de Steven Seagal (oui, ce Steven Seagal), développe un lien psychique avec la tortue via un caillou magique. Détail qui ne s’invente pas. Le gros volatile finit par pondre des œufs gros comme des monospaces sur les toits de la capitale, ce qui pose accessoirement la question de savoir si Gyaos est un mâle, une femelle, un mammifère défaillant ou simplement un créateur en pleine crise existentielle. La beauté du film, c’est qu’on s’en cogne royalement.

Là où Kaneko frappe fort, c’est qu’il prend le pari inverse de la facilité kitsch : il filme sa tortue volante avec le sérieux pontifiant qu’on réserve d’habitude aux drames historiques. Les maquettes sont somptueuses, les combats lisibles, les acteurs ne cabotinent pas, et la mythologie atlante plaquée sur le bestiaire (Gamera serait une arme biomécanique forgée par une civilisation disparue pour défendre la planète) confère à l’ensemble une dignité pulp totalement inattendue. C’est laid par moments, c’est balourd, c’est une pure dégénérescence du goût bourgeois, et c’est précisément pour ça que ça fonctionne. Comme l’écrivait Pauline Kael, le cinéma est si rarement un grand art qu’il faut savoir apprécier les grandes ordures. Gamera: Guardian of the Universe est une grande ordure, lustrée comme une statue de jade.

Le triomphe est tel que la Daiei rallonge l’enveloppe, et 1996 accouche de Gamera 2: Attack of Legion, considéré aujourd’hui par à peu près tout le monde comme le sommet de la trilogie, opinion à laquelle on souscrira sous la torture, mais sans enthousiasme délirant. Cette fois, une pluie de météorites s’abat sur Hokkaidō et libère une race d’insectes extraterrestres cyclopéens qui font pousser au cœur des villes des fleurs géantes destinées à exploser pour réensemencer la galaxie. Oui, vous avez bien lu : des fleurs séminales kamikazes. Itō, manifestement biberonné au Neon Genesis Evangelion qui cartonnait à l’époque, balance dans son scénario un soldat citant l’Évangile selon Marc pour baptiser la créature « Légion », du nom de la cohorte de démons exorcisée par le Christ. La référence biblique ne tient pas debout, la bestiole ne possède personne et ne parle pas davantage, mais elle confère au métrage cette gravité messianique qui sied si bien aux affrontements de monstres en latex.

Le film est plus sombre, plus crépusculaire, tourné dans des tunnels de métro et des paysages enneigés qui suggèrent un dernier hiver pour l’humanité. Gamera lui-même a maigri, son design s’est aiguisé, son regard est devenu mauvais. Higuchi se lâche aux effets : un plan reste gravé, où la tortue glisse latéralement sur le bitume en mitraillant Légion de boules de plasma. La partition de Kow Otani, saturée de cuivres et de marches industrielles, donne à l’ensemble des allures d’opéra wagnérien sous amphétamines. Seul bémol, et il est conséquent : les humains sont réduits à l’état d’accessoires. Asagi, l’héroïne du premier, n’a quasiment plus rien à faire ; Midori Honami, la nouvelle scientifique de service jouée par Miki Mizuno, est une photocopie pâlote de Nagamine ; et le général Watarase passe deux heures à froncer les sourcils. On célèbre les bestioles, on méprise les bipèdes. C’est honnête, c’est efficace, c’est un peu glacial.

Trois ans de silence, et la conclusion arrive en 1999 sous le titre Gamera 3: Revenge of Iris. Là, on touche à autre chose. À ce truc rare, presque indécent dans le kaiju eiga, qui s’appelle l’émotion. La revanche du titre semble désigner le monstre, mais le film suggère surtout celle d’une adolescente, Ayana Hirasaka, dont les parents et le chat (prénommé Iris, tiens tiens) ont été pulvérisés quatre ans plus tôt dans les dommages collatéraux du combat Gamera/Gyaos. La gamine voue à la tortue protectrice une haine sourde et magnifique, et lorsqu’elle découvre dans un temple un œuf de pierre qui éclot sur une créature pseudo-céphalopode au regard tendre, elle y projette toute sa rage. Iris grandit en se nourrissant de sa colère, et bientôt l’héroïne devient le carburant émotionnel d’un monstre lancé contre son propre dieu vengeur. C’est Carrie version Toho. C’est Evangelion sans les robots. C’est, plus simplement, une des très rares fois où un film de monstres géants ose suggérer que les bestioles ne sont que les ombres portées de psychés humaines en lambeaux.

Kaneko et Higuchi, conscients de jouer leur baroud d’honneur, sortent l’artillerie iconographique. Un plan en contre-plongée, vers la fin, montre Gamera et Iris depuis le sol, et leur masse écrasante donne soudain à ces silhouettes en caoutchouc une présence physique presque insoutenable, comme si l’écran tentait de soutenir un poids réel. La scène où les protagonistes contemplent un cratère béant au cœur de Kyoto effondrée fait, à elle seule, plus pour la crédibilité du désastre kaiju que cinquante ans de Toho. Le climax, brutal, voit Gamera s’arracher lui-même un bras pour le remplacer par une lance de plasma, geste d’un romantisme samouraï qui clôt la trilogie sur une note d’ambiguïté quasi mishimienne, sans triomphe net, sans réconfort. Aucun autre kaiju eiga, à ma connaissance, n’a osé une fin aussi suspendue.

On chipotera. Le redesign final de Gamera, devenu épineux, hérissé, ressemblant fâcheusement au Bowser de chez Nintendo, fait tiquer. Quelques effets numériques de l’époque ont mal vieilli, et le motif récurrent du gouvernement japonais préférant tirer sur Gamera plutôt que sur l’envahisseur évident commence à sentir le réchauffé après trois films. Mais qu’importe. La barre du genre est si basse qu’il suffit de lever la patte pour passer ; cette trilogie, elle, fait un saut périlleux arrière avec triple vrille. Kaneko enchaînera sur Godzilla, Mothra and King Ghidorah: Giant Monsters All-Out Attack, considéré comme le meilleur Godzilla de l’ère Millennium, avant de bifurquer vers les Death Note, parce que pourquoi pas. Higuchi, lui, co-réalisera Shin Godzilla avec Hideaki Anno, refermant ainsi une boucle vertigineuse où l’élève tortue finira par dépoussiérer le maître lézard.

Reste cette évidence, presque embarrassante à formuler : à l’époque où la Toho s’enlisait dans des Godzilla de plus en plus paresseux, c’est une tortue volante alimentée aux flatulences cosmiques qui aura, le temps de trois films, redonné au kaiju eiga sa dignité, sa fureur et son cœur. Il fallait une certaine forme de génie pour ça. Ou, à défaut, beaucoup, beaucoup de méthane.

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