Shellac met fin à ses activités de distributeur, Chaos triste

La fermeture d’une boîte indépendante liée au milieu du cinéma est toujours une mauvaise nouvelle, mais quand, en plus, il s’agit d’une société qui a œuvré à faire connaître un cinéma d’auteur exigeant, pointu, de l’hexagone et d’ailleurs, on frôle la tragédie. Le Film Français l’a annoncé sur son site mardi 5 mai : la structure de distribution du groupe Shellac a été placée en liquidation judiciaire la semaine dernière. Les sociétés Shellac Sud, dédiée à la production, et Shellac Exploitation (les cinémas La Baleine à Marseille, et Saint André des arts à Paris), elles, poursuivent leurs activités.

Fondée en 2002 par Thomas Ordonneau, Shellac (acronyme de Société Héliotrope de Libre Action Culturelle) a accompagné les débuts – premiers ou deuxièmes films – de plusieurs grands noms du cinéma francophone contemporain : Emmanuel Mouret (Vénus et Fleur, 2004), Valérie Donzelli (La Reine des pommes, 2009), Sophie Letourneur (La Vie au ranch, 2010), Régis Sauder (Nous, princesses de Clèves, 2011), Antonin Peretjatko (La Fille du 14 juillet, 2013), Virgil Vernier (Les Mercuriales, 2014), Hélène Cattet et Bruno Forzani (L’Étrange couleur des larmes de ton corps, 2014), Sébastien Laudenbach (La Jeune fille sans mains, 2016), Léonore Serraille (Jeune Femme, 2017) ou bien sûr, notre palmée nationale, Justine Triet (La Bataille de Solférino, 2013). Sans même parler des courts-métrages, dont l’un des plus récents (et très chaos) exemples est Alexis Langlois dont Shellac a distribué Les Démons de Dorothy.

Vous aurez reconnu parmi cette longue liste certains des chouchous du Chaos. Shellac aura réussi à instituer une douce harmonie avec certains des auteurs les plus importants des 20 dernières années : Miguel Gomes, dès son deuxième film Ce cher mois d’août, Philippe Grandrieux avec Un Lac et Malgré la nuit, Cristi Puiu sur Aurora et Malmkrog, Lucrecia Martel avec Zama, Sharunas Bartas sur Au crépuscule et Laguna, ou même Chantal Akerman pour son dernier film de fiction, La Folie Almayer.

La disparition de Shellac laisse un vide dans le paysage de la distribution de films en France. Car, vous l’aurez deviné, malgré la grande qualité de son catalogue (sublimé par un coffret 20 ans / 20 films en 2023, qui deviendra vite collector), Shellac ne sortait pas des cadors du box office. Après Capricci l’année dernière, la France perd donc un second défricheur d’un cinéma différent, en marge, et forcément militant. Alors que des Mubi and co prennent de plus en plus de place et menacent la distribution en salles de ce type de films, on peine à voir qui reprendra le flambeau si des sociétés comme Shellac meurent à petit feu.

Shellac, c’était aussi une certaine façon de proposer des DVDs à des prix défiant toute concurrence. Vos bibliothèques sont probablement comme les nôtres : abreuvées de fourreaux colorés chopés pour trois euros pièces lors de ventes spéciales, dont certains titres attendent encore patiemment d’être déballés… Notre découverte du cinéma de Paul Vecchiali doit beaucoup à cet éditeur de tourner en rond. Idem pour les films de René Allio, Lav Diaz, Benoît Forgeard ou Philippe Lesage : on a d’ailleurs la belle affiche orangée de Genèse placardée quelque part au-dessus du bureau.

Pour nous Chaos, l’annonce a vraiment quelque chose de la page qui se tourne. En 2021 et en collaboration avec le Saint-André des Arts, nous avions travaillé à défricher certaines des voix émergentes du catalogue et accompagner en ciné-club des films qui n’avaient pas toujours eu droit à une longue vie en salle. Souvenirs émus de séances en présence d’Alessandro Comodin, João Nicolau, Gisèle Vienne (et un dîner avec Adèle Haenel à l’inter-séance !), Antonin Peretjatko, Philippe Grandrieux, Clément Schneider : des marionnettes serial-killeuses y fricotaient avec des documentaires d’agit-prop godardiens consacrés aux Gilets Jaunes, dans un esprit frondeur et panacheur qui n’a fait hélas que reculer depuis chez la concurrence.

L’occasion de saluer ici Thomas Ordonneau, Arthur Bellot, Tom Dercourt, Anastasia Rachman, Thomas Gastaldi, Kevin Monteiro, les duettistes Celia Mahistre & Cilia Gonzalez, Emmanuelle Lacalm (… sans oublier le tumultueux phénomène du Saint-André qu’était Dobrila Diamantis) : on espère trinquer avec vous très vite.

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