Festival « On vous ment ! » : « Le documenteur est beaucoup plus connu du grand public »

Le festival « On Vous ment ! » est né du désir commun de Matteo Migliaccio et Nicolas Landais d’honorer le genre faux documentaire. Son co-fondateur nous en parle alors que la 11e édition démarre ce mardi 5 mai.

Le festival « On vous ment ! » fête déjà sa 11ᵉ édition (du 5 au 10 mai 2026), quel bilan en tirez-vous ?
Nicolas Landais : Les 10 années sont passées vite ! Niveau bilan, j’ai trois points. Tout d’abord, évidemment, le festival a eu le temps d’évoluer dans sa formule, de tester différents types d’événements et ainsi de renforcer sa programmation. Bien sûr, on a également développé notre public et je crois qu’on est aujourd’hui beaucoup mieux identifiés, au moins chez les cinéphiles, sur Lyon. Deuxièmement, et je suis persuadé que « On Vous Ment ! » y est pour quelque chose, le documenteur est désormais beaucoup plus connu du grand public. Miracle même : cela fait plusieurs années que je n’ai pas vu un journaliste appeler ça des « docufictions » (ce qui est quasiment l’inverse des documenteurs). En tout cas, la propagande des documenteurs continue avec le festival ! Pour finir, au niveau des aides : rien n’a changé. Comme depuis 10 ans, on bénéficie de 2 000 euros de la ville et rien d’autre. On a persévéré dans les demandes, mais nous n’avons eu aucun soutien supplémentaire. Résultat : merci aux hôtels, restaurants et à tous les bénévoles. C’est réellement grâce à toutes ces personnes qu’on peut proposer un événement qui est censé coûter 90 000 balles.

Yanis OULED MOUSSA

Les moments les plus marquants ?
J’en ai pas mal, mais d’un point de vue personnel je vis le moment du festival avec une espèce de détachement bizarre à décrire. Je pense que c’est ma façon de rester à 100% prêt à gérer les imprévus. De toute façon, la seule chose qui compte à mes yeux, c’est que les invités, les bénévoles et le public passent un bon moment. Pour donner quelques moments qui m’ont marqué, je commencerais par évoquer la seconde édition. Je me suis fait un énorme kiffe, un peu inconscient, en invitant des acteurs et réalisateurs assez légendaires, et on s’est retrouvés avec Stefania Casini (Suspiria), Alexandra Stewart (Black Moon), Fabio Testi (L’important c’est d’aimer), entre autres, sur le jury. Ça a donné des repas incroyables : Fabio Testi racontant son tournage avec Jean Gabin, ou Stefania et Alexandra discutant de Joe Dallesandro (« le plus bel homme du monde », disait Alexandra). Mais ce n’est pas la seule raison qui fait que cette édition m’a marqué. On est restés amis avec Alexandra Stewart et elle a récemment joué l’un des rôles principaux de notre court-métrage Les Égoïstes (avec Scribe, mon frère jumeau). Aussi, et c’est resté une blague pendant plusieurs années, Russell Mulcahy était membre du jury cette année-là. Quand ils sont arrivés au Radisson Blu Hotel, Lyon, où ils étaient logés, Russell était adorable mais son bras droit m’a fait un scandale en disant que c’était la plus petite chambre d’hôtel qu’ils aient jamais eue (Une chambre supérieure du Radisson Blu, c’était loin d’être une souffrance.) Le soir même, ils sont repartis aux USA pour a priori une opportunité de business avec un producteur. Comme ils s’étaient tapé le trajet Sydney-Lyon, je ne suis pas sûr que le départ soit réellement dû à la chambre. Par contre, ils ont oublié une valise qui nous est restée sur les bras pendant des années avant qu’on l’ouvre. Rien d’intéressant : juste des vêtements. Pour finir, je retiens aussi l’édition de l’an dernier car ce fut un vrai glow up en termes de fréquentation et d’invités. On a osé inviter beaucoup plus de réalisateurs pour les rétrospectives, par exemple David Ambrose pour Alternative 3, Lesley Manning pour Ghostwatch, Alan Resnick pour This House Has People in It ; et ça a vraiment payé. Ce furent également des rencontres incroyables humainement avec ces artistes. Là aussi, ma rencontre avec Alan Resnick nous a menés à de nouvelles collaborations : il a réalisé un court trailer pour cette édition et je suis distributeur de son incroyable long métrage Dance Freak (co-réalisé avec Robby Rackleff).

Comment définissez-vous la sélection chaque année ?
Au niveau de la compétition officielle, tout se fait en équipe. Cette année, Mylène, Amélie, Antoine, Nino, Jérémy, Cyril et Walid étaient programmateurs sous ma houlette. De mon côté, la mission est de trouver un maximum de faux documentaires de toutes sortes, dans un maximum de pays différents : sur internet, dans les festivals et bien sûr via des recommandations. Au final, j’en trouve généralement entre 50 et 70 longs métrages. On a donc une bonne base pour en choisir entre 4 et 6, ainsi qu’entre 10 et 12 courts métrages. On les regarde de septembre à février et on en débat ensemble. Concernant les rétrospectives et les invités carte blanche, en bon dictateur, c’est moi qui choisis tout.

Grab Them de Morgane Dziurla-Petit

Le thème du documenteur est de plus en plus important aujourd’hui avec la manipulation des images, l’intelligence artificielle, les deepfakes… Est-ce que vous suivez cette évolution dans la consommation des images ? Et les documenteurs ont-ils une longueur d’avance ?
Au niveau de la production d’images documenteurs, évidemment, on a vu pas mal d’évolutions. C’est un genre qui s’adapte parfaitement aux nouveaux médias. Ainsi, les computer screen movies se sont beaucoup développés, tout comme les films utilisant des vidéos type Twitch, TikTok ou encore les bodycams qui se sont imposées dans la police. D’un autre côté, certains courts-métrages ont su utiliser de manière brillante des technologies comme les deepfakes. Je pense notamment à Grab Them de Morgane Dziurla-Petit. Et puis… depuis deux ou trois ans, on commence aussi à recevoir des espèces de trucs générés par IA. À peine des courts métrages, plutôt des suites de plans faits par l’IA qui tentent vaguement de raconter quelque chose. C’est moche et inintéressant. Ce n’est pas seulement un problème lié à l’IA : c’est surtout le niveau zéro de la créativité. Cela dit, on a aussi reçu des œuvres qui utilisent l’IA de manière intelligente et qui proposent de vraies réussites. En tout cas, c’est quelque chose dont on discute encore beaucoup dans l’équipe de programmation : à partir de quand, et selon quels critères, est-il acceptable de sélectionner une œuvre utilisant ces outils ? Pour conclure, je ne suis pas sûr que les documenteurs aient une longueur d’avance parce que, depuis ses débuts dans les années 60, le genre a toujours été le reflet des médias de son époque. C’est avant tout une reproduction de codes que l’on intègre naturellement, comme les vidéos de streamers, par exemple. Récemment, on a eu les Epstein Files et c’est selon moi une potentielle énorme inspiration pour de futurs films.

Quelle direction souhaiteriez-vous prendre pour la suite, ces dix prochaines années ?
Continuer sur la lancée amorcée en 2025 avec davantage d’invités pour les rétrospectives, faire venir des auteurs pour célébrer leurs films, qu’il s’agisse d’œuvres cultes ou de documenteurs méconnus. Bien sûr, il faudra que le public continue de suivre. On espère réussir à fidéliser de plus en plus de festivaliers. Si la presse nationale pouvait aussi nous donner l’heure un jour, ce ne serait pas mal, même si j’ai arrêté de l’espérer. En tout cas, j’ai déjà ma thématique pour 2027 et j’espère réussir à faire venir les réalisateurs concernés. Niveau documenteurs, j’attends toujours de voir émerger de nouvelles œuvres ultra-politiques à la manière de Punishment Park. Peter Watkins est mort pour nos péchés. Y aura-t-il une véritable relève à son cinéma ?

Enfin, est-ce qu’on nous ment ?
Oui, tout le monde ment, même vous. De toute façon, le cinéma, c’est du mensonge. Ça n’empêche pas ces mensonges de nous raconter des choses qui résonnent en nous. En tout cas, ce n’est pas une raison pour devenir complotiste. Les gouvernements n’ont jamais eu trop besoin de se cacher pour commettre les pires actions. Avant tout, détruisons le capitalisme.

Les articles les plus lus

Les dix meilleurs films de 2026 (pour le moment…)

Quels sont les films vus, critiqués, aimés (et moins...

Le thriller romantique queer « The Serpent’s Skin » de Maio Mackay dévoilé dans une bande-annonce prometteuse

Une bande-annonce vient d’être dévoilée pour The Serpent's Skin,...

Culte des années 2000 : The Detroit Experiment – « Think Twice »

En 2002, Carl Craig enregistre une nouvelle version de...

« Salvation » de Emin Alper : recette pour un massacre

Avec Burning Days (2022), sorte de Réveil dans la...

Culte des années 2000 : Freezepop – « Less Talk More Rokk »

Au milieu des années 2000, Freezepop commence à changer...

Culte des années 90 : Mos Def – « May-December »

Surprise : après seize titres, Mos Def termine Black...

Culte des années 90 : Laika – « Almost Sleeping »

Le groupe Laika se forme à Londres en 1993...

Culte des années 80 : Cameo – « Word Up »

Une batterie électronique sèche, une basse qui cogne, quelques...

Culte des années 2010 : Red Axes – « Papa Sooma »

Papa Sooma s’ouvre sur quelques notes de clavier, une...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!