[J’AIMERAIS PAS CREVER UN DIMANCHE] Didier Le Pêcheur, 1999

Ce qu’il y a de bien avec des films comme J’aimerais pas crever un dimanche, c’est que la couleur est annoncée dès le titre. C’est clair, c’est net, c’est daaaark. Inutile de préciser que nous ne sommes pas partis pour une gaudriole, et cela se confirme dès les premières minutes, où ce qui se joue à l’écran intrigue d’emblée ou rebute presque physiquement. Il s’agit ni plus ni moins d’un montage alterné stroboscopique entre, d’un côté, une jeune femme de 19 ans s’effondrant dans une rave party (la clubbed-to-death Élodie Bouchez, qui ne faisait pas les choses à demi dans le « jeune cinéma français des années 90 ») ; et, de l’autre, une partouze glauque dans une morgue glauque (parmi les partouzeurs, Jean-Marc Barr, employé de morgue SM arborant moustache et clope au bec). Les deux événements parallèles se rejoignent lorsque le corps de la jeune Bouchez, décédée à la suite d’une overdose d’ecstasy, arrive à la morgue, que l’employé Barr tombe sur elle et repense, un soir de pluie, à sa compagne (Zazie, avec qui le réalisateur Didier Le Pêcheur a tourné des clips, dont celui, troublant, de Tout le monde) brûlant des cigarettes sur son corps. Tout ça en seulement cinq minutes de film, avant que la nécrophilie ne s’invite au buffet, que la morte renaisse et que, dans la scène suivante, Dominique Frot (évidemment…) questionne Barr : « Je ne sais pas quoi en penser, vous le savez, vous ? (…) On dit toujours qu’il y a le bien et le mal, ça aide à simplifier les situations compliquées, c’est pas dans le manuel… ».

Comment le film va-t-il se relever à partir de ces provocations sous éclairage blafard ? Surprise : en se développant comme une Belle au bois dormant version trash et en jouant la carte du conte pour adultes avec du sexe et de la mort, les deux en même temps. Parce que tous les artistes derrière ce projet, et ils avaient bien raison, ne pensaient alors qu’à une chose : faire du Lars von Trier en France. De toute évidence, personne dans l’équipe ne semble s’être remis de Breaking the Waves et des Idiots. Et la tentative est incontestablement là. Barr, pour une raison évidente en lien avec LVT, et Bouchez par amour du cinéma extrême ; elle s’est même rapidement rapprochée du Dogme (elle jouera dans Lovers (Dogme #5 – Lovers) de Jean-Marc Barr et Pascal Arnold.

Ainsi, en faisant sien, et donc en assumant, un argument impossible (une morte revient à la vie grâce à son prince pas très charmant, obsédé par une recherche de l’absolu pour se sentir vivant et veut retrouver ce dernier, « tel Lazare qui veut parler à Jésus-Christ », glisse un dialogue), J’aimerais pas crever un dimanche vise la parabole sur le vide existentiel à l’aube des années 2000. Embarque dans des pérégrinations nocturnes, érotiques et philosophiques. Disserte sur le sexe, sur le sida, sur la mort, sur le sens de la vie, avec parfois des faussetés sentencieuses pas si éloignées d’un Lelouch au fond, mais toujours avec une infaillible témérité jusque dans ses contradictions : la finalité, c’est de trouver une forme de pureté dans ce cloaque d’impureté où l’on mate du X à la morgue en bouffant son sandwich. Du sacré dans un monde en proie à l’abjection. Et cette façon de voir le monde en très noir et en très blanc, cette manière de faire la morale ou de la garder sauve… tient en réalité à la dimension extrême et manichéenne du conte pour adultes, une donnée à ne jamais perdre de vue et que d’aucuns ont assimilée à une « impossibilité d’aimer aux temps du sida », à un fond puritain.

Le réal, brillant dialoguiste dont le talent avait été révélé dans son précédent long métrage, Des nouvelles du bon Dieu en 1995, tente de trouver le bon ton dans une histoire abrasive, totalement libre dans son déroulé et dans ses ruptures de ton (la gouaille de Patrick Catalifo, en contrepoint au mutisme obscur de Jean-Marc Barr, gourou des éclopés du sexe). C’est un exercice de style périlleux en diable, s’approchant trop près du vide, tel un funambule traversant l’enfer, se brûlant les ailes parfois comme s’il abdiquait (la partouze finale, redondante, forcée, très ratée). L’expérience a dû laisser des traces durables, le film, lui, reste. Controversé (vu les réactions très hostiles à l’étranger), il mérite d’être redécouvert comme un véritable alien provocateur et provoquant, reflet d’un cinéma « fin de siècle » qui n’avait peur de (vraiment) rien.

6 janvier 1999 en salle | 1h 32min | Drame
De Didier Le Pêcheur | Par Didier Le Pêcheur
Avec Élodie Bouchez, Jean-Marc Barr, Patrick Catalifo

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