[TALKING HEAD] Mamoru Oshii, 1992

Le réalisateur a disparu. Le producteur engage un « directeur fantôme » (Rei Maruwa, pseudonyme habituel de Mamoru Oshii sur ses propres projets, ce qui n’est pas sans humour) pour terminer un film d’animation inachevé intitulé Talking Head, dans un studio où les membres de l’équipe commencent à mourir dans l’ordre exact où le nouveau réalisateur les a rencontrés. Voilà la base. Mais Talking Head n’est pas un polar. C’est un film qui se regarde faire un film, qui se questionne sur ce qu’est un film, et qui finit par donner l’impression d’être lui-même en train de se décomposer sous vos yeux ; ce qui est probablement l’effet recherché.

Mamoru Oshii est surtout connu pour Ghost in the Shell et Patlabor, ces œuvres d’animation qui ont redéfini ce qu’un anime peut porter philosophiquement. Talking Head est son film le moins vu, son objet le plus extravagant, et peut-être son autoportrait le plus honnête. Les personnages y portent les noms de véritables collaborateurs d’Oshii (l’animateur Yasuo Ōtsuka, le compositeur Kenji Kawai, le designer Yutaka Izubuchi) transformés en caricatures à peine déguisées qui théorisent sur la mort de Walt Disney, l’héritage de Sergueï Eisenstein, la colonisation du marché mondial par Hollywood, tout en tenant leurs têtes sous leurs bras ou en ouvrant leur ventre pour en extraire des saucisses. La mise en scène traite le plateau d’animation comme un théâtre brechtien. Éclairages stylisés, blocs de couleur qui isolent des figures dans l’irréel, un spectre féminin aux teintes froides qui erre sans explication entre les scènes. Jacques Rivette disait que tout film est un documentaire de lui-même. Talking Head en est la démonstration la plus délirante.

Le problème, et c’est d’ailleurs un problème récurrent chez Oshii en prise de vue réelle, est qu’il ne fait pas confiance à ses images. Là où L’Œuf de l’ange laissait l’abstraction respirer jusqu’à l’asphyxie totale du spectateur, Talking Head commente, explique, théorise à voix haute ce que l’image est déjà en train de montrer. Ironie : cette tendance est elle-même critiquée dans les dialogues du film. Oshii se mord la queue en ayant parfaitement conscience de le faire. C’est à la fois fascinant et légèrement exaspérant. Le film circule depuis trente ans dans des copies YouTube de qualité médiocre, fantôme de catalogue sans distribution propre, curiosité réservée aux fanatiques d’Oshii et aux étudiants en cinéma qui ont épuisé les ressources plus accessibles. Qu’aucune restauration sérieuse n’existe encore dit quelque chose sur la façon dont le marché traite les œuvres inclassables de créateurs pourtant canoniques. Ghost in the Shell a droit à des éditions 4K. Talking Head survit en 480p. C’est presque cohérent avec le sujet du film.

1h 45min | 
De Mamoru Oshii | Par Mamoru Oshii
Avec Shigeru Chiba, Yoshikazu Fujiki, Mako Hyôdô

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