« Obsession » de Curry Barker : un super condensé de la production horrifique chaos de ces dix dernières années

Si le premier réflexe en découvrant Obsession est de se replonger dans le précédent long-métrage de son auteur, le found footage horrifique Milk and Serial, sorti en 2024 sur YouTube, il est au moins tout aussi essentiel d’explorer le reste des travaux diffusés par Curry Barker sur cette même plateforme pour pleinement comprendre l’immense réussite de ce nouveau film.

Officiant depuis une dizaine d’années sur la chaîne « that’s a bad idea », avec la complicité de son comparse de toujours, Cooper Tomlinson, Barker a produit, réalisé et joué dans des dizaines de courts métrages, souvent très ramassés (moins de 3 min). Ces films, comme beaucoup d’autres sur Internet, sont construits autour de concepts – un terme devenu central dans les créations audiovisuelles actuelles, désignant ces idées claires, identifiables et immédiatement reproductibles pour produire du contenu. Là où beaucoup de vidéos similaires utilisent cette recette pour révéler le comique d’une situation quotidienne (pensez, en gros, au Palmashow), Barker et Tomlinson sont des enfants de la cringe comedy à tendance lynchienne. Si, au fil des années, leurs vidéos ont révélé une accointance indéniable avec le genre horrifique, c’est que celles-ci poussent la normalité dans ses retranchements les plus absurdes, jusqu’au vertige métaphysique que le rire seul ne suffit pas à couvrir. Un homme commande à manger dans un fast-food en jetant bêtement son reçu ? Non seulement le serveur, ayant tout juste pris sa commande, refuse de lui remettre sa nourriture, mais il la donne au sans-abri ayant récupéré le bout de papier dans une poubelle, lequel échange bientôt ses loques avec le pauvre type et prend littéralement sa place dans la société. Un autre oublie de laisser un message à son ami pour lui confirmer qu’il est bien rentré chez lui après une soirée ? Pour se venger de la nuit d’inquiétude qu’il a vécue, ce dernier assassine la petite amie de l’autre, qui ne pourra dès lors plus jamais lui confirmer être bien rentrée chez elle. Filmées dans un format très resserré, ces drôles d’histoires ont obligé Barker à développer un langage à la fois scénaristique et cinématographique singulier, fonctionnant en arythmie, et qui explique beaucoup Obsession.

Si Obsession est un film à concept, il l’est autant dans le sens d’une vidéo YouTube que dans celui d’un conte noir, révélant le rapport étroit que les fictions d’Internet entretiennent avec des formes anciennes de narration. L’ouverture du film pourrait être une vidéo de la chaîne « that’s a bad idea » : dans un diner, un homme essaye d’exprimer à une femme, visiblement son amie, les sentiments amoureux qu’il nourrit secrètement pour elle. Mais la scène, qui ne tourne pas à son avantage, n’est en fait qu’une répétition orchestrée par son ami avec la complicité de la serveuse. Clin d’œil à The Rehearsal de Nathan Fielder, pape de la cringe comedy ? Le réel est, en tout cas, déjà vacillant. Bien vite, on comprend que le jeune homme, Bear (Michael Johnston), en pince en réalité pour Nikki (stupéfiante Inde Navarrette), une collègue et amie. Le soir où il prévoit de mettre à exécution cette répétition arrive, et Bear se trouve incapable d’engager la discussion fatidique. Raccompagnant en fin de compte Nikki jusqu’à chez elle, le garçon la laisse claquer la porte sans dire mot. Bear se souvient alors d’un stupide petit jouet qu’il a acheté dans un drôle de magasin new age : un bâtonnet à casser en faisant un vœu. Seul dans l’habitacle de sa voiture, il brise le talisman et souhaite à voix haute devenir la personne la plus importante du monde aux yeux de la jeune femme. Une seconde plus tard, on aperçoit la silhouette de Nikki se détacher dans l’obscurité du perron de sa maison, son regard fixé amoureusement sur lui. Le concept YouTube devient conte.

La spirale affective de Nikki à l’égard de Bear qui s’ensuit, plongeant définitivement le film dans un registre horrifique à mesure que l’obsession de la jeune femme devient dévorante et semble l’avoir tout à fait dépossédée d’elle-même, n’est pourtant pas tant une bascule qu’un prolongement de l’inconfort constant orchestré par Barker. Celui-ci instille dans les situations les plus banales des décrochages soudains, à l’image de la façon très abrupte dont chacune de ses vidéos YouTube se termine. Il faut imaginer un film construit tout entier sur le modèle de la scène d’Hérédité dans laquelle Toni Collette, le visage éclairé par un feu de cheminée, hurle un cri silencieux avant de brutalement retrouver une expression de calme. Dans la nouvelle vie de couple de Bear et Nikki, l’étrange avance ainsi à tâtons. Une grande embardée dans l’horreur la plus pure est toujours suivie d’un retour immédiat à la normalité, devenue insupportable car ayant révélé ses affreuses fondations. Dans ce numéro de haute voltige constant, Barker, exceptionnellement absent du casting pour se concentrer sur la réalisation, avance autant avec la complicité de ses comédiens (tous extrêmement convaincants) qu’avec la très grande rigueur de son script, qui n’a pas peur de se confronter à la noirceur jusqu’au-boutiste de sa situation initiale.

On a tout simplement l’impression de voir un condensé de la production horrifique chaos de ces dix dernières années, du cinéma d’Ari Aster en passant par celui des frères Philippou ou de Parker Finn, sans oublier les apports discrets mais bien réels au genre d’un Nathan Fielder ou d’un Tim Robinson (une scène de SAV infernalement comique rappelle The Chair Company). Ce caractère de somme décennale doit aussi beaucoup à la façon dont Barker a digéré tout le rapport du genre à l’ère post-#MeToo. Car c’est au fond bien sûr la culture du viol qui sous-tend le vœu de mâle frustré prononcé pieusement par Bear, qui reste pour autant terrifié face à la matérialisation de celui-ci dans le réel. En devenant une enveloppe consentante dont Bear peut jouir librement, Nikki se transforme tout à la fois en fantasme et en monstre, l’existence simultanée de ces deux états donnant lieu à des scènes d’horreur proprement terrifiantes. Le film se fait alors exploration du sentiment amoureux d’un jeune homme hétérosexuel à l’ère post-#MeToo, en acceptant d’ausculter le décalage persistant entre l’adhésion à un indispensable changement de paradigme et les relents passéistes de ses indicibles pulsions sexuelles. Michael Johnston incarne merveilleusement ce parangon de masculinité à la fois moderne et lâche, dont les principes de surface vacillent lorsque ses inavouables rêves deviennent réalité, mais qui reste pour autant incapable d’en affronter les conséquences. La fin du film est, à ce sujet, assez géniale et fonctionne, comme le reste, par soubresauts. Un pas en avant, un autre en arrière : ainsi marche le monde selon Barker.

13 mai 2026 en salle | 1h 48min | Epouvante-horreur
De Curry Barker | Par Curry Barker
Avec Michael Johnston, Inde Navarrette, Cooper Tomlinson

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