« An evening song (for three voices) de Graham Swon : le cinéma comme regarder par un trou de serrure d’une autre dimension

Commençons par la disparue. Barbara Newhall Follett était une enfant prodige. Roman publié à onze ans, adulée, puis lentement érodée par un monde incapable de contenir ce qu’elle était. En 1939, à vingt-cinq ans, elle sort faire une promenade dans le Massachusetts et n’est jamais rentrée. Pas de corps, pas d’explication, pas de dénouement. Graham Swon regrette qu’elle soit connue davantage pour sa disparition que pour son écriture, ce qui dit quelque chose sur la façon dont le monde traite ce qu’il ne sait pas absorber. An Evening Song (for three voices) est né de là, pas comme biopic, mais comme hantise.

Le film se déroule donc en 1939, quelque part dans le Midwest américain. Barbara, ancienne enfant prodige poète qui n’a plus rien écrit, vit en vase clos avec Richard, auteur de fiction assumant mal son absence de prestige littéraire. Ils engagent Martha, une bonne, pieuse et effacée. Chacun tombe amoureux d’elle. Elle devient le vecteur par lequel ils se parlent sans se parler, le miroir dans lequel ils projettent ce qu’ils ne peuvent pas se dire directement. Un triangle dont les trois sommets ne se rejoignent jamais vraiment, comme toujours dans les géométries qui comptent.

Swon a fabriqué avec son chef opérateur Barton Cortright un dispositif de prise de vue sur mesure : une vieille chambre photographique grand format à soufflet projette l’image sur un verre dépoli, et une caméra numérique filme cette projection. Le résultat : textures d’une douceur liquide, bords du cadre qui se dissolvent, lumières qui semblent se souvenir d’elles-mêmes. Regarder An Evening Song c’est regarder par un trou de serrure d’une autre dimension, comme si la pellicule avait décidé de ne pas se laisser saisir entièrement.

Ce qui sauve le film de la coquetterie formelle pure, cette tendance de l’indie américain à se prendre pour ses propres références, c’est Deragh Campbell. Hannah Gross joue Barbara comme une femme fatale à la Gene Tierney, ce qui est exact et très beau. Mais c’est Campbell, dans son retrait constant, sa façon d’occuper le moins d’espace possible tout en irradiant quelque chose d’inassignable, qui tient le film entier à bout de bras. Sa Martha n’est pas un personnage, c’est un état de disparition en cours, documenté avec une tendresse sidérante. An Evening Song est le genre de film dont personne ne parle assez et que beaucoup devrait voir. Il ne se laissera pas regarder en diagonale. Il demande quelque chose, une attention, une disponibilité à l’incertitude. En échange, il offre ce que le cinéma peut faire de plus rare : faire sentir ce qu’on ne peut pas nommer.

8 avril 2026 en salle | 1h 26min | Drame, Romance
De Graham Swon | Par Graham Swon
Avec Deragh Campbell, Hannah Gross, Peter Vack

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