Curieux et insaisissable Claude d’Anna, dont la filmographie, dès lors que la fin des années 80 arriva, se laissa draguer par les planches (son Salomé le fera glisser naturellement vers l’opéra) avant de s’enterrer à la télévision. Mais avant, c’était autre chose : avec son camarade Ferid Boughedir (qui signera bien plus tard Un été à La Goulette), il co-signe La Mort trouble, exercice de surréalisme transgressif comme il en pullulait tant à l’époque. Dans le même bateau qu’Arrabal, Pasolini et autres Silvano Agosti, il montrait un serviteur maltraité reprendre le dessus sur ses employeuses, trois bourgeoises hautaines qu’il faisait régresser à l’état sauvage. Le huis clos frigorifié se muait alors en petit théâtre sauvage à ciel ouvert, avec visions de blasphèmes et d’humiliations qui, si elles n’ont pas forcément bien vieilli aujourd’hui, respiraient une sauvagerie salvatrice, bien dans l’air du temps.
En solo, Claude d’Anna continuera de danser sur ce fil incertain avec un Trompe-l’œil bien plus réussi, où il réussit tout de même à débusquer Micheline Presle et Max von Sydow, d’ailleurs audible dans un français solide. L’envie de choquer en moins permet probablement au cinéaste de mieux respirer cette fois-ci, et de s’engouffrer dans la brèche du psychotic woman movie, alors de plus en plus prisé (et qu’il avait déjà effleuré dans La Pente douce) : du vertige de la mémoire de Pas de printemps pour Marnie à la grossesse menacée de Rosemary’s Baby, il y a de cela dans Trompe-l’œil, mais heureusement bien autre chose aussi, qui en fait un formidable compagnon de route pour d’autres films aussi insensés que Black Moon ou Alice ou la dernière fugue.
Le film s’ouvre sur le mythique tableau des Époux Arnolfini de Jan van Eyck, scène a priori quotidienne dissimulant un détail – celui d’un reflet – absolument éblouissant et opérant un étourdissement instantané chez celui qui le regarde. L’annonce est faite : il faudra creuser derrière les apparences et s’y perdre. Restauratrice de tableaux, Anne vit assez mal sa grossesse, entre un compagnon prévenant mais un brin paternaliste et une mère envahissante. Au détour des échanges entre le mari confus et la maman intrusive, on apprend qu’Anne a vécu un blackout : elle s’est enfuie un jour sans explication et a été retrouvée avec un tableau, vraisemblablement volé, dans les mains. La jeune femme rejette d’abord cet épisode mystérieux, puis décide d’en savoir davantage : le tableau qu’elle dissimulait montre une silhouette féminine attaquée par un oiseau d’or dans un jardin aux allures de nature morte. Au même moment, Anne découvre la présence d’un nouveau voisin, un homme ganté ne bougeant pas de sa fenêtre (on pense bien sûr au Locataire, tourné la même année), et reçoit également des lettres de menace. Ses rêves se font plus menaçants, des présences semblent la guetter quand elle sort de chez elle : rien qui n’arrange son statut de « folle » auprès de son entourage déjà inquiet…
D’une froideur tranchante dans un premier temps, Trompe-l’œil lâche la bride lorsque son héroïne s’engouffre littéralement dans le tableau qui la hante. Les escaliers baroques du salon, les ruelles labyrinthiques, le grand château abandonné et ses couloirs hantés, l’immense jardin de pierre : des plans entiers s’offrent sans réserve au surréalisme belge ou d’outre-Rhin, avec des compositions héritées de Magritte ou d’André Delvaux, jusqu’aux hommes-oiseaux de Max Ernst qui viennent faire coucou. Bien entendu, les questions sans réponses voltigent de toute part : rejet du monde et de la maternité ? Traumatisme sexuel enfoui (comme si Marnie avait rencontré L’Aigle noir de Barbara) ? Fuite en avant ? Miroir brisé, tableau sous le tableau, transe de mort. Le surréalisme, le vrai, se dérobe toujours. Ce qui importe, c’est l’envoûtement, jusqu’à la citation finale qui s’enveloppe définitivement d’un linceul de mystère : « le secret de l’illusion, c’est l’illusion du secret ».
Film de Claude d’Anna1 h 45 min 2 avril 1975 (France) Genre : Drame Pays d’origine : France, Belgique |



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