« Le sentier des absents » de Eugénie Zvonkine : un sujet aussi essentiel que délicatement abordé

Rares sont les occasions de se confronter à des sujets filmiques (presque) jamais vus, jamais abordés. Historienne et chercheuse, c’est en tant que cinéaste qu’Eugénie Zvonkine propose d’explorer Le Sentier des absents, documentaire suivant le parcours de quatre femmes dans leur expérience du deuil périnatal. Récemment remis en avant par un prix du Syndicat de la critique pour son édition vidéo, voilà un sujet aussi essentiel que délicatement abordé, dans un film malheureusement resté trop discret. Là est un trait de caractère qui sied, encore davantage qu’à sa portée, à la forme du film. Dès sa très brute introduction au format téléphone, Eugénie Zvonkine emprunte la voie du journal intime. Passées quelques voix off doucement poétiques, tout n’est que témoignage naturel, trivial, à peine photographié.

Il ne s’agit ici jamais tant de « faire du cinéma » que de se mettre au service de son sujet, dans un geste aussi modeste qu’entêtant, porté par une mélancolie latente. Prendre le temps d’écouter, de s’accorder au rythme forcément vacillant des intervenantes, dans un calme total propice à l’émotion. Personne ne se veut ici personnage, figure caractérisée et schématisée. Tout est voix, dévoilant organiquement, couche par couche, la chair à vif de vécus féminins meurtris, amputés d’une part de soi, comblée par un deuil lent, alors exploré avec une sensibilité rare. Eugénie Zvonkine se met au diapason de son sujet, le deuil, par le souvenir qu’il charrie et l’absence à laquelle il confine. La règle du « show, don’t tell » a disparu, autant que la possibilité de regarder autre chose qu’un vide, qu’une disparition dont seuls des mots peuvent attester. À son tour invisibilisé, impalpable au monde extérieur alors qu’ancré dans la chair, c’est le deuil dans son essence même qui régit toute la progression.

On emprunte alors des chemins que ne traversent que des souvenirs, eux-mêmes jamais marqués par la présence de corps jamais nés. La tristesse en est omniprésente, mais en constante lame de fond, pour un récit bouleversant sans jamais être tire-larmes. S’en dégage de fait une douceur déconcertante, étrangement apaisante par l’empathie qui en émane, permettant de s’y lover et de se rattacher à la vie. Là où le geste serait apparu audacieux ailleurs, le choix d’Eugénie Zvonkine d’en faire aussi peu que possible dans son dispositif semble une évidence, tant il s’agit de porter une souffrance rarement dite, pour un deuil souvent déconsidéré, voire réduit au silence. Il n’est jamais question de le traiter autrement que par le prisme de l’émotion, par un regard aussi sensible, jamais jugeant, que naturellement dialectique, évident dans son discours. Dans le seul choix de ne montrer que des femmes à l’écran, Le Sentier des absents atteint tout naturellement, au-delà d’une mise en lumière, l’universalité de son sujet, si souvent caché qu’il peut surgir au détour de n’importe quelle discussion. Le monde continue de tourner tout autour, ne porte pas franchement attention. Par le pouvoir de sa caméra, de son regard attentif, Eugénie Zvonkine ouvre le deuil de l’intime vers le monde, en un geste fragile et précieux.

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