Tod Browning avait été saltimbanque, contorsionniste, clown, lanceur de couteaux, homme-lézard dans un cirque itinérant avant de devenir cinéaste, ce qui explique à peu près tout sur son œuvre et rien du tout sur son état d’esprit. En 1915, il avait fracassé sa voiture en état d’ivresse contre un train, tuant le comédien qui l’accompagnait et se brisant le corps pour des années. Dans les films qui suivirent cette nuit-là, on cherche instinctivement la cicatrice. On finit toujours par la trouver.
The Mystic est l’un des rares films muets MGM de Browning à ne pas mettre en vedette Lon Chaney, détail qui n’en est pas un. Chaney étant alors engagé sur d’autres projets, Browning se retrouva à devoir substituer à son double monstrueux la sex-symbol du moment, Aileen Pringle. C’est un peu comme demander à un chirurgien de remplacer son scalpel par un éventail. Pringle n’est pas mauvaise, elle exsude une sensualité brumeuse dans les gros plans, quelque part entre Joan Crawford et Lupe Velez, avec en prime une réputation de snob intellectuelle entretenant des liaisons avec George Gershwin et H.L. Mencken, mais elle n’est pas Chaney, et le film le sait.
Le dispositif, lui, est pur Browning : une diseuse de bonne aventure hongroise, Zara, opère dans une foire des Carpates avec son père Zazarack et son amant lanceur de couteaux Anton. Un escroc américain, Nash, les repère et les importe à New York pour déplumer une héritière naïve via des séances spirites truquées. Browning laisse le public dans le secret de la mécanique de l’arnaque dès le départ, ce qui est sa marque, et étend une sympathie morale surprenante jusque vers les plus apparemment irrécupérables de ses anti-héros. Les costumes, d’un Art déco stylisé aux géométries parfois irréelles, font davantage pour l’atmosphère que n’importe quel intertexte.
Puis le film perd les pédales à mi-parcours. On ne croit pas au happy end, ce qui est précisément le problème, puisque tout le climax dramatique en dépend. Browning, qui allait bientôt signer L’Inconnu, où Lon Chaney, d’abord faux manchot, se fait réellement amputer les bras dans une logique amoureuse aussi extrême que pathologique, n’était visiblement pas encore prêt à résoudre ses histoires autrement que dans le sang et l’humiliation. La fin de The Mystic sonne comme un mensonge professionnel, le genre qu’on dit à la MGM pour avoir le droit de tourner le film suivant.
Browning tire les virages narratifs et les ruptures de ton du film avec une confiance remarquable, c’est incontestable. The Mystic n’est pas un film raté, c’est un film incomplet, une répétition générale jouée devant son public. Le carnet de croquis d’un homme qui cherchait encore sa blessure la plus productive. Il la trouva bientôt, avec Chaney, avec des monstres, avec des fins qui n’arrangent rien. La normalité, décidément, ne lui allait pas.
1h 26min | DrameDe Tod Browning Avec Conway Tearle, Mitchell Lewis, Aileen Pringle Titre original The Mystic |
1h 26min | Drame


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