Chez Carlos Enrique Taboada, l’horreur ne surgit jamais en hurlant. Elle attend. Elle s’infiltre. Elle se tapit dans les couloirs trop longs, dans les escaliers qui craquent comme des souvenirs mal rangés, dans les silences d’une enfance que personne ne surveille vraiment. Veneno para las Hadas [Poison for the Fairies] n’est pas un film de sorcellerie : c’est une autopsie. Celle de l’imaginaire, pratiquée sans anesthésie, avec la précision cruelle d’un entomologiste mélancolique (dépressif, à défaut ?).
Tout commence à hauteur d’enfant, et Taboada s’y tient jusqu’au bout, refusant obstinément le regard adulte. Les parents sont hors-champ, décapités par le cadre, neutralisés par le récit. Ils parlent, parfois, mais comme on récite une vérité morte. Ce sont les enfants qui pensent, qui croient, qui créent le monde. Et dans ce monde-là, l’imaginaire n’est pas un refuge : c’est une arme. Verónica, petite fille pâle aux yeux trop sérieux, n’invente pas la magie pour jouer. Elle l’utilise pour combler un vide, pour survivre à la perte, pour dominer l’autre. La sorcière n’est pas un masque : c’est une fonction.
Taboada filme cette contamination avec une élégance vénéneuse. Les maisons ne sont pas des décors, mais des organismes fatigués, rongés par le temps et les non-dits. La vieille demeure de Verónica respire la superstition et la peur transmise comme un héritage toxique. À l’inverse, la maison moderne d’une autre petite fille brille d’un rationalisme confortable, aussi fragile qu’un mensonge bien appris. Entre les deux, une guerre souterraine se joue, celle du conte contre la raison, du folklore contre la pédagogie bourgeoise. Et puis il y a le feu. Inévitable. Logique. L’horreur n’explose pas, elle se conclut. Le dernier acte n’est pas un twist, c’est une sentence. Le fantastique, ici, n’est jamais démenti, jamais expliqué. Il s’impose comme une hypothèse impossible à réfuter, parce qu’elle naît d’un esprit qui n’a pas encore appris à douter. Le poison du titre n’est pas celui versé dans un chaudron mais celui de la croyance elle-même, inoculée trop tôt c’est certain, trop fort, sans doute.
Film acerbe, austère, presque ascétique, Veneno para las Hadas est une œuvre qui refuse le spectaculaire pour mieux laisser des cicatrices. Un conte noir sans morale, où l’enfance n’est ni innocente ni sacrée, mais déjà capable du pire. Et lorsque le générique défile, porté par une musique funèbre et ironique, il ne reste qu’un malaise persistant, comme une comptine oubliée qui continuerait de tourner dans la tête. Taboada n’a pas filmé des sorcières. Il a filmé leur naissance.
Mexique / 1984 / 89 minAvec Elsa María Gutiérrez, Ana Patricia Rojo. |
Mexique / 1984 / 89 min


