[ROMA-BRESCIA-CANNES] Iván Zulueta, 1974

Qui est suffisamment chaud pour le Chaos ? Surtout lorsque derrière la caméra, se trouve Iván Zulueta, le réalisateur de Arrebato, histoire de jeune toxico littéralement malade de cinéma, qui finit avalé par les images qu’il filme en Super 8, qui tint l’affiche durant des années dans la salle Alphaville, temple madrilène de la cinéphilie, et marqua lui aussi le début de la renaissance postfranquiste en 1979. Le film qui nous intéresse a été réalisé cinq ans plus tôt et il est plus court (27 minutes à peine). Un home movie en accéléré, peuplé des nombreuses amitiés du cinéaste et des visions qu’il a captées lors de ses voyages. C’est l’année de la mort de Franco, la transition démocratique a libéré une vague de créativité et de remise en cause des traditions en Espagne, notamment à Madrid, donnant naissance à la Movida. Ce mouvement culturel nocturne et transgressif, tirant son nom d’une expression argotique liée à l’approvisionnement en drogue, a émergé après les mouvements précurseurs du Rrollo et de la Nueva Ola.

Ce reportage signé par la figure du cinéma underground espagnol après un premier long métrage en 1969, Un, dos, tres, al escondite inglés (Un, deux, trois, soleil), comédie musicale sous Franco et satire du monde du show-biz, est structuré en trois parties. La première partie est dédiée à la visite de Rome. Ses images abondent en plans de lieux monumentaux (Colisée, Forum, Piazza della Repubblica, Panthéon d’Agrippa, Fontaine de Trevi, etc.) et quelques insertions de la circulation routière filmée avec un « timer », c’est-à-dire en accélérant le mouvement. La deuxième partie a des arômes initiatiques et ruraux, puisqu’elle se concentre sur un couple d’amis de Zulueta qui vivent dans les montagnes de Brescia, totalement isolés de la civilisation, jouant de la guitare et se nourrissant exclusivement de produits naturels. L’élan du mouvement hippie laissait encore sentir son empreinte. Puis la troisième partie constitue un reportage sur le Festival de Cannes de 1974 à travers un personnage singulier : un homme stylisé et élégant que la caméra suit à travers toute la ville, enregistrant chacun de ses mouvements au fil de la journée et presque toujours derrière lui, poursuivant ses pas et observant ses relations avec l’environnement. On ne manque pas non plus ici de plans avec le mouvement accéléré de la plage ou le filmage direct de la télévision, mais l’attrait fondamental du court-métrage réside dans la manière de regarder et d’observer cette figure, transformée par Zulueta en un véritable personnage de fiction. Entre 1971 et 1976, Zulueta a tourné divers courts et moyen-métrages aux formats Super 8 et 35 mm. Entre les plans, il cherchait déjà la fascination provoquée par l’image cinématographique, vécue comme un ravissement mystique (arrebato) et ici plus particulièrement tant l’on voit une personne qui finit par se dématérialiser progressivement lorsqu’il décide de se filmer lui-même.

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