Il fut un temps où une image valait mille mots. Aujourd’hui, elle vaut surtout mille soupçons et mille crédules. Appofebiacs débarque dans ce joyeux champ de ruines numériques comme un cocktail Molotov lancé dans le flux TikTok : ça brûle, ça éclabousse, et ça rigole jaune pendant que le monde se consume. Pour un premier long métrage, Chris Marrs Piliero ne fait pas dans la carte de visite polie, mais dans la gifle gantée.
Le film épouse une structure éclatée, presque schizophrène, en suivant plusieurs habitants de Los Angeles reliés par Duke, prophète autoproclamé de l’apocalypse technologique. Duke, c’est l’archétype du type qu’on mute sur Twitter avant qu’il ne devienne dangereux. Problème : ici, il a compris avant tout le monde que les deepfakes sont l’arme parfaite. Pas besoin d’un fusil quand une vidéo truquée peut ruiner une vie en trente secondes. Duke ne tue pas toujours directement; il appuie juste là où ça fait le plus mal : l’opinion publique.
Piliero, ex-réalisateur de clips, filme tout ça avec un sens du rythme hystérique et un goût prononcé pour l’hémoglobine stylisée. Les trente premières minutes sont une montée en puissance délicieusement bordélique : meurtre sec, séduction anodine, puis bascule progressive dans un chaos logique, comme si Tarantino avait avalé Black Mirror sans mâcher. Sur le papier, ça ressemble à un non-sens. À l’écran, tout s’enchaîne avec une certaine évidence. Parce que le monde fonctionne déjà comme ça.
Le cœur du film bat autour de l’apophénie, notre besoin maladif de trouver du sens partout, même là où il n’y en a pas. Duke n’en veut pas vraiment aux gens qu’il détruit. Ils étaient juste là. Mauvais endroit, mauvais moment, mauvaise époque. Dans un monde saturé d’images, la vérité n’est plus qu’une variable optionnelle.
Côté casting, Sean Gunn et Jermaine Fowler injectent une ironie bienvenue dans ce bain d’acide numérique, évitant au film de sombrer dans la leçon moralisatrice. Appofeniacs aime Tarantino, c’est évident, mais sans singer. Ici, la violence n’est pas cool, elle est virale, sale et irréversible.
Drôle, excessif, parfois volontairement indigeste, Appofeniacs n’est pas un film confortable. Tant mieux. À l’heure où l’IA réécrit le réel à coups d’algorithmes, Piliero signe une œuvre rageuse qui rappelle une vérité simple : plus personne ne sait distinguer le vrai du faux, tout le monde devient une cible potentielle.



