Beau comme un cauchemar. Nicolas, onze ans, vit avec sa mère dans un village isolé au bord de l’océan, peuplé uniquement de femmes et de garçons de son âge. Dans un hôpital qui surplombe la mer, tous les enfants reçoivent un mystérieux traitement. Nicolas est le seul à se questionner. Il a l’impression que sa mère lui ment et il voudrait savoir ce qu’elle fait la nuit sur la plage avec les autres femmes. Au cours des étranges et inquiétantes découvertes qu’il fera, Nicolas trouvera une alliée inattendue en la personne d’une jeune infirmière de l’hôpital…
Cruel comme un réveil. Le chaos règne dans Évolution, et c’est tellement bon que ça doit être mauvais pour la santé. Comment ne pas se réjouir de voir ENFIN un film réalisé par Lucile Hadzihalilovic, réalisatrice super chaos de films aussi rares que précieux – le moyen La bouche de Jean-Pierre (1996), le long Innocence (2004) et le court Nectar (2014)? Surtout quand on sait à quel point il est impossible, on dit bien impossible, d’imposer sa singularité dans un cinéma français déprimant de conformisme. Dès sa merveilleuse introduction aux sons du récif corallien, on est entre de bonnes mains, immergés dans des eaux cristallines, et on sait que l’on va adorer ce qui va suivre. Après Innocence qui était un film de petites filles, voici Évolution, un film de petits garçons réalisé et scénarisé par des femmes (Lucile Hadzihalilovic à la réalisation et Alanté Kawaïté au scénario), racontant la même trajectoire partant des ténèbres pour se diriger vers la lumière, cherchant la même issue salvatrice dans un lieu isolé, codifié, toxique. Et plongeant au fond dans les mêmes eaux troubles, celles-là qui métamorphosent les corps. Un conte symboliste que notre regard adulte conditionne à voir comme une inversion inquiétante des Révoltés de l’an 2000, ce fameux film d’horreur de Narciso Ibáñez Serrador (1976) ou une déclinaison de Tras el crystal d’Augusti Villaronga (1986) mais qu’un regard enfantin jugerait comme un simple film d’aventures ou une version ludique des indémodables Disparus de Saint Agil où, rappelez-vous, des enfants cherchaient à percer un mystère très mystérieux et devaient composer avec une invraisemblable vérité. On est même persuadé qu’avant de s’adresser aux amoureux du chaos, le cinéma de Lucile Hadzihalilovic s’adresse avant tout aux enfants.
En effet, dans un cadre dépaysant de nature aussi sublime que dangereuse (les plages de sable noir de Lanzarote), des femmes, dont on ne sait si elles sont sorcières, sylphides ou sirènes, organisent des rituels étranges la nuit venue et ressemblent physiquement à des poissons aux belles écailles. Et question point de vue, Hadzihalilovic se place à hauteur de ses jeunes héros pour que le spectateur soit confronté comme eux à des choses qui dépassent, à des manipulations génétiques cherchant à renverser les étapes de l’évolution et à tous les bouleversements du passage de l’enfance à l’adolescence. Toutes ces découvertes se révèlent troublantes, comme la découverte de ce qui peut sortir de soi, et Évolution ne repose que sur ce trouble organique, refusant d’expliquer quoi que ce soit dans la grande tradition des mystères opaques de Peter Weir.
Mais qu’est-ce que ça veut dire au fond, Évolution? Cela veut dire, une fois encore après Innocence, que l’on ne sait rien et que l’on a encore plein de choses à apprendre. Qu’une fois que l’on s’est affranchi de son environnement fermé à double tour comme de sa tutelle parentale, une fois que l’on a vaincu sa peur, un nouvel horizon se dessine avec des promesses mais aussi des déconvenues. Peu importe, on évolue. Et c’est beau. Et c’est émouvant. Et ça ramène fatalement chacun à sa propre découverte – découverte de soi, des autres, du désir, du sexe, du monde.
Last but not least, Évolution contient suffisamment de visions pour nourrir dix films actuels. Quand on vous disait que le chaos régnait…

