NICOLAS WINDING REFN DIRECTED BY LIV CORFIXEN

LIV CORFIXEN, épouse de NICOLAS WINDING REFN, a filmé différentes étapes du tournage à Bangkok du très controversé ONLY GOD FORGIVES jusqu’à sa présentation au Festival de Cannes. Cette démarche a certainement été initiée par NWR qui, en grand cinéphile, a voulu faire référence à AU CŒUR DES TÉNÈBRES, où Eleanor Coppola, femme de Francis Ford, racontait en images le tournage dantesque d’APOCALYPSE NOW. A l’arrivée, un documentaire passionnant: MY LIFE DIRECTED BY NICOLAS WINDING REFN qui, au-delà d’une simple réflexion sur la difficulté de concilier aspirations artistiques et contingences familiales, à mille lieues d’un portrait à la gloire du cinéaste, raconte en une heure quelque chose d’universel: comment la corde rompt en silence dans un couple. Plus qu’un simple making-of, c’est le paradis et l’enfer vus de l’intime. A voir avant de découvrir THE NEON DEMON.

«Je suis cinéphile. Comme Nicolas, j’ai grandi dans le milieu de l’industrie cinématographique danoise. Mais mes goûts sont plus classiques que les siens. Le bon goût, ce que Nicolas déteste, est le cursus normal quand vous évoluez dans l’industrie cinématographique. Vous devez connaître les classiques, les bases. Je ne connaissais pas le cinéma que Nicolas vénérait alors, les films de Kenneth Anger, de Dario Argento ou de Alejandro Jodorowsky. Mais je comprenais ce qu’il aimait dedans, je savais ce qu’il y voyait, ce n’était juste pas ma came. Moi, je suis Autant en emporte le vent. Les parents de Nicolas et les miens se connaissaient… Ma mère était monteuse et assistante du père de Nicolas. Et, comme si ça ne suffisait pas, mon père a été dans la même école que la mère de Nicolas. Du coup, nos parents s’étaient déjà rencontrés avant que nous nous rencontrions il y a 20 ans. Le père de Nicolas montait Breaking The Waves de Lars Von Trier, ma mère est décédée à cette période alors j’ai demandé à m’asseoir à sa place dans la salle pour le regarder monter Breaking The Waves. Je ne savais pas très bien ce que je voulais faire à l’époque… Si je voulais être actrice, monteuse, chef-opératrice… J’ai toujours voulu être actrice quand j’étais enfant. Mais quand ma mère est morte, j’étais ado et j’ai vécu des années difficiles où j’ai perdu confiance en moi. J’étais introvertie; de fait, je ne voulais plus être actrice… Je me suis dit que je pourrais devenir monteuse comme ma mère. Alors ce jour, je me contentais de regarder. Et, au même moment, Nicolas montait Pusher dans la salle d’à-côté. Donc son père nous a présenté. Nous avons discuté… puis nous nous sommes revus… puis nous sommes tombés amoureux. Il m’a montré Massacre à la tronçonneuse lors de notre deuxième rendez-vous et quand je raconte ça aux gens, généralement, ils me disent: mais pourquoi tu ne t’es pas enfuie en courant?»

«J’ai brièvement fait du montage mais j’avais besoin de bouger, je ne pouvais pas rester des heures dans une salle. J’ai travaillé comme photographe pour quelques magazines, j’ai toujours pris des photos de tournage quand j’étais jeune, j’ai pensé que j’allais devenir photographe. J’adore avoir une caméra entre les mains, l’idée de composer une photo ou un plan mais le montage est le processus le plus dur. Passer une journée dans une pièce, c’est impossible. ça demande trop d’énergie et de concentration. J’avais besoin d’action et – est-ce l’amour qui a fait ça, je ne sais pas – j’ai progressivement retrouvé confiance en moi. Je suis devenue actrice pendant 10 ans. Mais l’arrivée des enfants m’a fait arrêter ce métier, je n’avais que des petits rôles dans de mauvaises séries et je ne voulais plus me battre pour obtenir un petit rôle. Je ne voulais pas de ce destin, je ne voulais pas me retrouver à 20 ans de carrière à essayer de gratter pour avoir une petite participation dans un film. Cet échec est dur à digérer car vous avez l’impression d’avoir échoué sur toute la ligne. Mais je n’y pense plus. C’était comme ça avant, c’est différent maintenant. Je ne voulais que les enfants passent leur temps avec une nounou et comme Nicolas est souvent à l’étranger, j’ai choisi de rester avec les enfants. Ce n’est pas facile d’accepter d’être la femme derrière l’homme.»

«Only God Forgives était la première fois où je le suivais à l’étranger sur un tournage. A chaque fois qu’il réalisait un film, je restais à la maison avec les enfants. Généralement, je n’aime pas venir sur un tournage, je crois qu’on ne réalise pas à quel point c’est très très ennuyeux. Le tournage de Only God Forgives nous a donné l’opportunité de déménager ensemble pendant six mois à Bangkok. Évidemment, pour les enfants comme pour moi, cela a été très compliqué pour nous d’être loin de tous nos repères sur une durée aussi longue. Je me suis alors demandée ce que pouvait faire là-bas: être femme au foyer pendant six mois était au-delà du désespoir alors il m’ait venu l’idée que peut-être je pouvais faire une sorte de making-of. Puis j’ai réalisé qu’il ne serait pas intéressant de faire un film sur nous. L’avantage, c’est que j’étais sa femme donc il ne pouvait pas montrer son anxiété, sa mélancolie, ses doutes, ses journées où il passe au lit avec un verre d’aspirine à quelqu’un d’autre que moi. Quand il réalise, il doit être le chef aux commandes d’un chantier. Aux yeux de tous, il faisait bonne figure. Or, lorsqu’il était seul avec moi, j’étais témoin de tout ce qui n’allait pas. Je trouvais intéressant de montrer cette facette méconnue, plus intéressant que de simplement enchaîner des interviews d’artistes qui côtoyaient Nicolas sur le tournage et qui n’auraient fait que dire qu’il était «formidable». Moi, je voulais montrer qu’il pouvait autre chose que simplement «formidable».»

«Quand j’étais à Bangkok, je ne savais pas ce que je filmais. Du moins, je n’avais pas conscience de ce que j’emmagasinais. Sur le moment, j’essayais de tout filmer et de voir sur quoi cela pouvait déboucher. Je ne savais pas quelle direction je souhaitais prendre, je savais juste que je voulais quelque chose de très personnel. Le montage était une étape très importante mais ça nous pris trois mois pour trier tout ce que j’avais capté. Le monteur a été une aide précieuse. Nicolas n’est pas intervenu pendant cette étape, il m’a laissé totalement libre. Il a juste vu le montage final. Bien sûr, j’avais beaucoup de choses que j’aurais pu intégrer au film parce qu’elles étaient fun comme des séquences avec Ryan Gosling et lui. Mais je voulais trouver le juste équilibre et ne pas profiter non plus de l’image de Ryan Gosling.»

«Je ne voulais pas que ce film raconte simplement mon expérience avec un artiste. D’ailleurs, j’ai eu beaucoup de retours de femmes sur le film, par mail ou au moment des avant-premières, lorsque nous l’avons projeté aux États-Unis. Le film s’adressait à des femmes dont les maris n’étaient pas des artistes. Le film ne parle pas qu’aux cinéphiles ou aux fans du cinéma de Nicolas. Le documentaire parle de ce qu’est être une femme, une mère, une compagne d’artiste. Si vous devez supporter la carrière de votre mari, comment gérez-vous votre carrière avec des enfants en bas âge? On me demande toujours s’il est ainsi dans la vraie vie. Et je réponds toujours oui. Il est toujours dans cet état instable avec des hauts et des bas lorsqu’il réalise un film. Donc je savais où je mettais les pieds. Je savais à l’avance ce qui allait se passer, je vis avec lui depuis maintenant 20 ans. La seule différence, c’est que je ne le filmais pas à l’époque.»

«Nous avons été ensemble à trois reprises au Festival de Cannes: pour les présentations en compétition de Drive et de Only God Forgives mais aussi lorsque Nicolas était membre du jury présidé par Jane Campion. C’était à chaque fois des moments heureux d’autant que l’anniversaire d’une de nos deux filles tombe pendant cette période. En fait, impossible de savoir à l’avance comment le film que vous présentez va être reçu. Vous ne pouvez pas prédire le succès d’un film. Bien sûr, il ne montre toujours le film dans la salle de montage avant la présentation. Je suis toujours très honnête avec lui et il adore ça. Il est, je pense, plus effrayé par mon opinion sur son travail que par celle de n’importe qui. Il sait que je dirai toujours ce que je pense de film. Pour Drive, il était à Los Angeles donc je l’ai découvert sur place et j’ai compris seulement au moment de le découvrir dans la salle que ça allait devenir culte. C’est le film que je préfère de sa filmographie mais, s’il écoutait notre conversation, Nicolas serait en colère (elle éclate de rire). Il déteste que je dise que j’adore Drive, c’est trop mainstream, trop commercial pour lui. Ceux qui aiment son cinéma ne citent généralement pas Drive mais Only God Forgives ou Bronson. J’adore Pusher 2 et Bleeder dans lequel je joue. D’ailleurs, je faisais récemment remarquer à Nicolas que l’histoire d’amour de Drive ressemblait quand même beaucoup à l’histoire d’amour dans Bleeder. Une chose est sûre, en revanche, je ne citerai pas Le Guerrier Silencieux (elle éclate de rire, à nouveau). Les hommes adorent ce film et à chaque fois, je me sens très seule.»

«Je ne sais pas si au final My life directed by Nicolas Winding Refn parle plus de Nicolas ou de moi. Mais je pense qu’il constitue une vraie thérapie pour notre couple. Après le tournage de Only God Forgives à Bangkok, il a réalisé The Neon Demon à Los Angeles; du coup, nous l’avons suivi à Los Angeles où nous avons vécu pendant une année et ça s’est beaucoup mieux passé. Nous sommes revenus au Danemark depuis six mois maintenant. La prochaine étape, c’est Tokyo (NDR. Nicolas Winding Refn y tournera une suite du Guerrier Silencieux avec Mads Mikkelsen). Entre Only God Forgiveset The Neon Demon, nous avons suivi une longue thérapie de couple; ce qui nous a sauvé, je pense. Je suis fière que nous ayons surmonté les obstacles. L’aînée va être ado et pendant le prochain Festival de Cannes, où The Neon Demon sera présenté en compétition, elle aura 13 ans. Il faut aussi penser à elle. Elle voyage beaucoup et n’a pas le temps de se faire des amis, de vivre sa vie. Ce sera peut-être le sujet d’un autre documentaire…»

« My Life directed by NWR », disponible en VOD dès le 27 Avril 2016.

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