Caroline Lindy a-t-elle tenté de faire entrer un kaiju dans un écrin pastel ? Ou d’enfiler un costume de Broadway sur un monstre de placard ? Avec Your Monster, premier long métrage en forme d’exorcisme sentimental et disponible sur la plateforme Shadowz, la réalisatrice scénarise ses propres fantômes en mode Beauty and the Beast sous Xanax, mais avec un cœur (presque) enragé.
On y suit Laura (Melissa Barrera, qui tente de rester digne entre deux tempêtes lacrymales), larguée comme une vieille chaussette en plein traitement contre le cancer par son mec Jacob (Edmund Donovan), un prince pas si charmant qui préfère rompre que de jouer les aidants. Cerise sur le gâteau de merde : il la vire de leur projet de comédie musicale, envoie ses affaires chez sa mère et s’affiche avec sa nouvelle muse comme si de rien n’était. En guise de lot de consolation, une amie intrusive (Kayla Foster, en mode grande sœur hystérique) vient la récupérer, direction la maison maternelle. Sauf que le placard cache encore une vieille connaissance…
Le monstre, donc. Tommy Dewey sous latex et sarcasme, sorte de croquemitaine grincheux revenu hanter la maison de l’enfance, armé d’un tempérament de cochon et d’une dent contre la cohabitation. Colocataire cauchemardesque, il gueule pour le thermostat, monopolise la télé, fout les jetons et réclame son intimité comme un ado revanchard. Le duo improbable doit pourtant composer avec l’étroitesse des lieux jusqu’à ce que Laura décide de reprendre son destin en main. Et si auditionner pour le show de son ex devenait un acte de guerre ? Et si ce monstre n’était pas là pour la terrifier, mais pour l’armer ?
Le concept avait de quoi piquer : mélanger girl rage, trauma intime, comédie musicale et créature poilue, c’est osé. Mais Lindy, malgré l’originalité de sa matière première, peine à transcender son hybridation. L’inspiration Disney est évidente sauf que le Monstre ne suit pas l’arc rédempteur de la Bête ; il est plus coloc’ acariâtre que prince maudit. Il s’adoucit, oui, et finit par jouer les sidekicks protecteurs, mais sans jamais dégager le magnétisme romantique attendu. Résultat : la dynamique Laura/Monstre manque de tension, d’ambiguïté, de cette violence douce qui rend les fables mordantes.
Dommage, car le terrain était fertile. Your Monster aurait pu jouer dans la même cour que Lisa Frankenstein, autre fable récente où une ado trouve la force d’exister à travers un compagnon monstrueux. Même colère contenue, même envie de vengeance contre un monde qui bouffe les femmes bien trop polies. Sauf que là où Lisa Frankenstein appuyait sur l’accélérateur du grotesque et de l’anarchie, Lindy freine des quatre fers. Laura ne lâche sa colère qu’après un nouvel uppercut sentimental – la vision de Jacob en galante posture avec sa nouvelle vedette et même là, elle reste trop longtemps dans la supplication. Elle veut se battre, oui, mais surtout pour regagner ses grâces, jusqu’à ce qu’elle comprenne qu’elles ne valent pas un clou. À ce stade, l’arrivée du monstre comme exutoire fantasmatique aurait pu tout emporter. Mais là encore, l’exécution manque de mordant. Barrera, pourtant douée, joue trop souvent dans l’excès : grands yeux embués, hurlements et envolées mélo. Les numéros musicaux eux-mêmes, censés être les grands moments cathartiques, tombent à plat. Rien de vraiment mémorable côté partitions, rien qui ne lui permette d’exploser comme dans In the Heights. Le ton oscille entre drame, horreur domestique et comédie musicale sans jamais se stabiliser. Même lorsque Monster passe à l’action, lorsque le film flirte avec la vengeance sanglante, le traitement reste curieusement tiède. La rage est là, mais contenue, presque pudique, comme si Lindy avait peur de froisser son propre monstre.
Et pourtant… il y a de vrais éclats. De ces petites fulgurances où l’on sent que Your Monster aurait pu être plus punk, plus drôle, plus féroce. Où Laura n’est plus une victime en quête de validation, mais une femme qui accepte sa part d’ombre. Où le monstre devient le reflet libérateur d’un chaos nécessaire. Mais ces moments restent rares, noyés dans une structure trop sage, trop explicite, trop calibrée. Jacob, en Gaston pathétique, est trop caricatural pour incarner une vraie menace. Et même la revanche finale, fantasmée comme un climax libérateur, n’a pas l’impact espéré. Tout est là, mais rien ne mord.
Alors que reste-t-il ? Un film qui donne envie d’aimer son idée plus que son incarnation. Qui a le mérite de parler du cancer, de la perte, de l’abandon, mais sans parvenir à faire de sa douleur un cri. Your Monster aurait pu être un film de monstre au féminin, un conte baroque et furieux sur la renaissance post-traumatique. Il n’est au final qu’un patchwork de bonnes intentions, de métaphores semi-digérées et de scènes vaguement absurdes. La tendresse qu’on ressent pour Laura ne suffit pas à faire oublier l’absence de mordant. On aurait aimé que le monstre dévore tout, qu’il se fasse le chantre d’une colère féminine dévastatrice. Il se contente d’être un coloc’ grognon un peu attachant. C’est peu.
Alors oui, certains y verront un film touchant, une métaphore accessible, un conte de résilience mignon et post-#MeToo. Mais à l’heure où même les Disney tentent de complexifier leurs méchants, Your Monster fait figure de fausse révolte, de coup de griffe dans l’eau. À vouloir tout lisser, Lindy passe à côté du feu sacré qu’elle avait pourtant entre les mains. On ne demandait pas un Phantom of the Opera gore, mais au moins un Beetlejuice féministe. Ce sera pour la prochaine fois. À condition d’oser laisser sortir le vrai monstre.



