Nous le savons bien : les contes de notre enfance n’ont eu de cesse de muter au fil des décennies, jusqu’à connaître le passage dans la machine à laver Disney, qui aura hélas réussi à faire oublier leur nature intrinsèquement cruelle — quand elle n’était pas tout bonnement horrifique.
Peu de films se sont aventurés à retranscrire leurs intentions d’origine, aujourd’hui ripolinées, autrefois parfois teintées de sadisme et d’effroi : La Compagnie des loups (Neil Jordan, 1984) rappelait les égarements psychosexuels du Petit Chaperon Rouge, Snow White: A Tale of Terror (Michael Cohn, 1997) voulait réanimer la méchanceté des frères Grimm, le récent Gretel & Hansel (Oz Perkins, 2020) rallumait le fourneau tout chaud de cette gourmande de sorcière, ou encore La Belle et la Bête (Juraj Herz, 1978) côté République tchèque, redorait le blason sinistre d’une certaine union contre-nature.
C’est Cendrillon qui passe ici à la casserole dans une relecture venue de Norvège : The Ugly Stepsister (Emily Blichfeldt, 2025) offre non seulement une perspective inédite sur le conte, mais l’enrobe d’une horreur crapoteuse, sans gants ni pincettes.
Le titre ne fait pas mystère : ce n’est pas Cendrillon qui intéresse la réalisatrice Emily Blichfeldt, mais Elvira, la sœur rapportée dite « laide » (en réalité, seul un appareil dentaire vient alourdir un visage somme toute plaisant). Ballottée dans le remariage foireux de sa chère mère, elle assiste aussitôt au naufrage de celui-ci : le nouveau papa décédé laisse un château et une blonde progéniture (aka Cendrillon, bien sûr) entre les pattes de la fraîche veuve. Un fracas qui n’empêche pas cette dernière de préparer en grande pompe « l’entraînement » acharné de sa fille pour pouvoir se présenter au bal des débutantes, où la plus gracieuse des participantes pourra repartir au bras du prince du royaume.
À la pauvre Elvira de se lancer à corps perdu dans une série de modifications corporelles — bien évidemment atroces — pour tenter de pimper son apparence : paupières crevées, nez ratiboisé, insertion d’un corps étranger… Le motto : « il faut souffrir pour être belle », coûte que coûte.
L’un des éléments les plus intéressants n’est pas tant la profusion de body horror — fort dégueulasse et un brin complaisante — que la manière dont la jeune cinéaste fustige le manichéisme de circonstance. Du point de vue d’Elvira, Cendrillon devient une rivale gênante, mais l’on comprend aisément les deux partis : pour l’une, le prince est un rêve d’amour. Pour l’autre, il représente le moyen d’échapper à sa situation désastreuse d’orpheline poussiéreuse.
Baignant dans de joyeuses nappes electro, ce spectacle vachard emprunte autant à la naïveté d’un Jacques Demy (les rêveries d’Elvira ou les flonflons du bal), qu’à la féerie inquiète d’un Juraj Herz, en passant même par Walerian Borowczyk (les saillies sexuelles explicites qui déchirent l’apparat de velours, l’équilibre étrange entre réalisme nauséeux et onirisme laiteux). On pense aussi aux effluves du cinéma bis italien, avec une emphase macabre toute fulcienne — cette vision du paternel chéri condamné à pourrir dans une pièce de la maison amenant, de manière inattendue, l’irruption du fantastique.
Marketé à tort comme un The Substance-like (avec lequel il partage, c’est évident, certains motifs), The Ugly Stepsister prend les atours d’un bonbon pop empoisonné, à « ça » de condamner définitivement son héroïne, comme dans les contes d’antan qui se fichaient bien de maudire les vilaines. Là, soudain, une porte de sortie s’entrouvre…



