Alors, grand Wes ou petit Wes ? Depuis son retour à Cannes en 2021, le cinéaste lollipop-texan a toujours eu le malheur de passer en plein milieu de sélection. Passablement émoussé par un son rythme de croisière festivalier, le badgé presse ne pouvait que laisser échapper beaucoup, mais alors beaucoup, d’informations en route. Revoir à Paris, dans des conditions décentes, le French dispatch ou Asteroid City était presque devenu un trope. En nette rupture avec ses deux prédécesseurs, ce Phoenician Scheme délaisse le vertigineux mille-feuille choral pour ne laisser apparaître que trois acteurs en guise de cast principal : Benicio del Toro, Mia Threapleton (la fille de Kate Winslet aperçue dans Le Jeu de la reine de Karim Aïnouz) et Michael Cera, un cercle plus restreint qu’à l’accoutumée qui renoue avec l’esprit Darjeeling. Le film ne se laisse d’ailleurs pas prier pour placarder, punaises à la main, des motifs assez peu vus dans l’univers du cinéaste : un goût pour les armes réparti entre grenades et mitraillettes, un générique d’entrée égrené sur un plan fixe garanti sans effet de manche, un perso déchiqueté en deux et un visage tuméfié en gros plan, auxquels la maison de poupée andersonienne s’était jusque-là toujours refusée (du moins depuis le dépressif Famille Tenenbaum). Voilà pour les motifs esthétiques, dont on sait qu’ils ne sont pas rien chez le cinéaste dit-dandy.
Car pour le reste, le fond de l’air thématique est toujours aussi rouge : situé en 1950 dans le Royaume indépendant (et fictif) de la Grande Phénicie, le film raconte comment un riche homme d’affaires européen souvent fourré dans des manœuvres douteuses, inspiré des magnats Onassis et Niárchos, aligne les rendez-vous avec de grands investisseurs. Visant à contrecarrer un complot (le scheme du titre) intenté par un consortium de rivaux, l’homme au cigare cherche des fonds, mais cherche surtout à sauver sa peau, après avoir survécu miraculeusement à de nombreux accidents prémédités. Il embarque avec lui sa fille Liesl, une nonne qu’il connaît à peine et qui cherche à identifier l’homme qui a tué sa mère (serait-ce son propre père milliardaire ?). Un précepteur danois au talent trouble (Michael Cera) accompagne le duo, qui croisera sur sa route une palanquée de tycoons, assassins et terroristes au dessein tout aussi trouble. Le trajet du film est donc celui d’une petite cellule familiale qu’il va falloir réparer, et le méticuleux prothésiste qu’est Anderson a plus d’un item dans sa trousse pour bricoler la rédemption paternelle. Elle passera par un humour pince-sans-rire droopyesque qu’on avait un peu perdu de vue ces dernières années : ici le goût du sarcasme n’est pas mobilisé pour masquer des sentiments, mais à l’inverse, il dessine une relation cabossée qui se donne du mal en essayant (une façon de retourner l’emblème Get Rich or Die Tryin’ chère à 50 Cent). Malgré les innombrables péripéties dignes d’une odyssée titanesque, le trajet en ressort épuré, comme délicieusement linéaire, épris de tendresse et de sérénité. On comprend peut-être mieux maintenant pourquoi The Phoenician Scheme fait littéralement monter ses personnages au ciel.



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