« Mais ne nous délivrez pas du mal » de Joel Séria, sommet chaos de retour au cinéma

Bousculé par la censure puis quasi enterré, Mais ne nous délivrez pas du mal a retrouvé au fil du temps (perdu) son statut culte au bouche-à-oreille (comme autant de chefs-d’œuvre chaos comme Hausu, Valérie au pays des merveilles, Les funérailles des roses ou encore Les petites marguerites, pour rester dans la même période). Une évidence tant le film n’a pas vieilli, bien que très ancré dans son époque : ses deux héroïnes grandissent dans la France de Pom(pom)pidou, au sein d’une campagne fleurie qui ne semble pas avoir été caressé par le vent de Mai 68. Pour contrer l’ennui et la rigidité de leur éducation catho, Lore et Anne décident de pratiquer le mal en cachette. La nuit, elles s’endorment sous les mots de Lautréamont, et le jour, font bonne figure face à un entourage qui ne voit rien de rien. On les verra titiller les abrutis du coin, regarder dans les serrures défendues, tordre le cou aux petits animaux, mettre le feu aux champs, organiser une messe noire… Reste à savoir jusqu’où cette révolte pratiquée comme un jeu ira…

Si Mais ne nous délivrez pas… est toujours aussi choquant et poil à gratter, c’est autant dans son choix d’aimer à la folie deux personnages féminins aussi jeunes que subversifs, que dans le contraste sauvage entre leur beauté virginale, l’atmosphère bucolique et leur cruauté démentielle. Seria raconte lui-même que l’origine du film venait de la photographie jaunie de deux jeunes meurtrières (Pauline Parker et Juliet Hulme), elles-mêmes qui inspireront plus tard Créatures Célestes. Mais là où Peter Jackson parle d’un amour qui dépasse l’entendement et les normes, le réalisateur des Galettes de Pont-Aven se sert du duo de diablesses comme d’un exutoire d’une France emmerdante et hypocrite. Le film ose alors se tenir sur le plus terrible équilibre, ni bande horrifique, ni gaudriole, faussement charmant et parfois très cru (les scènes de viols, atroces) : les pleurs de la blonde Catherine Wagener et ceux de Jeanne Goupil qui, après avoir tué un oiseau, retourne prier dans une chapelle, laissent transparaître l’ambiguïté des deux ados, et une fragilité qu’on ne soupçonnait pas.

En fin de course, la mélancolie finira par gagner du terrain (l’étrange slow romantique « Dis, ferme un instant les yeux » qui vient se plaquer sur une séquence terrible) jusqu’au final éblouissant et baroque, où Seria tire Baudelaire de sa tombe, l’extirpant de son fourreau de poète respectable, pour en raviver son romantisme noir et brillant. « Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau, plonger fond du gouffre, enfer ou paradis qu’importe ». Loin d’une simple curiosité déviante, sans aucun doute un des plus grands films chaos des années 70.

26 janvier 1972 en salle | 1h 42min | Drame
Date de reprise 26 mars 2025
De Joël Seria | Par Joël Seria
Avec Jeanne Goupil, Catherine Wagener, Bernard Dheran

 

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