[KWAÏDAN] Masaki Kobayashi, 1964

Le générique s’ouvre par de l’encre tantôt noire et colorée s’écoulant dans de l’eau claire, induisant motifs étranges, entremêlements et trames indicibles. Nous voilà prévenus : deux réalités se chevaucheront ici. Réalisé en 1964 par Masaki Kobayashi pour le compte de la Toho, et adapté du recueil fantastique de l’Anglais Lafcadio Hearn, Kwaidan se présente comme une fresque divisée en quatre histoires. Bien qu’ayant chacune leur spécificité, le format à sketches impliquera une dynamique commune entre chaque partie.

Le titre du long-métrage est une adaptation du terme kaidan, qui signifie « histoire de fantômes ». La différence majeure avec l’Occident est qu’ici le spectre n’est pas juste une intrusion, il fait partie de l’ordre naturel des choses, qu’il soit en quête de vengeance ou de sa place dans l’univers. Chevelure hantée, femme spectrale des neiges, démons et yokaïs, nous sommes moins en présence d’un film d’horreur, qu’un hommage au folklore japonais.
Et l’ambition de l’illustrer sera manifeste…

L’esthétique du film est l’une de ses plus grandes forces, parce qu’obsédante. Disons-le tout de suite : Kwaidan est un film somptueux. Tourné au format Cinémascope, les éléments s’ancrent sur l’écran et la rétine : la pluie se mêle aux flammes, les cascades de brumes se glissent entre les arbres-piliers dans des décors peints aux motifs tantôt oculaires et sépulcraux. Ici, la lumière devient surréaliste à mesure que les paysages se révèlent mentaux. À vrai dire, la direction artistique générale prête le flanc à la peinture tant la couleur se déploie en pots entiers, imprégnant l’image et la noyant, pour mieux illustrer la dynamique émotionnelle en cours.

Vous l’aurez compris, les gimmicks, fondus enchaînés et autres effets spéciaux dialoguent et s’enchevêtrent pour incarner sur écran chimères et autres dimensions fantasques. Toute l’introduction du 3ᵉ récit d’ailleurs, Hoichi sans oreilles, est représentative de cet effort : une bataille navale, tournée intégralement en studio, se déploie sous nos yeux, accompagnée d’une litanie façon théâtre « kabuki ». Si cette artificialité ne se cache pas d’être factice… à l’heure actuelle du tout numérique, le charme de ces effets pratiques ne cesse de fasciner aujourd’hui, d’autant plus à l’époque (13 ans avant Star Wars !).

Une fois cette évidence esthétique posée, la sève singulière qui parcourt ces images a ceci de chaos qu’elle emploie le charme vénéneux du conte. De ce fait, les images sont baignées d’une gravité cérémoniale. La caméra se fait subreptice, se plaçant soit de biais dans les décors suivant une logique d’estampe, ou surplombant nos personnages insidieusement tel un serpent. La dimension sonore, de même, y est épurée, privilégiant la voix-off d’un conteur accompagnée d’instruments (comme dans toute tradition orale) à mesure qu’elle nous dévoile des histoires ambivalentes et parfois cruelles.

« Il suffit d’écouter l’esprit d’un mort une fois, pour être ensorcelé. » dira l’un des personnages. Mots d’amour dans les ruines, feu follets, secret lugubre, jeune moine esclave des spectres dont la naïveté sera punie d’une amputation, seront autant d’exemples dérangeants. Ici, parce qu’une inter-relation se noue entre hommes et fantômes… tout ce qui déroge au pacte conclu entre les deux mondes y est puni ou repris avec encore plus de violence. La fin du récit initial, Les Cheveux noirs, notamment, évoque dans sa logique de délabrement punitif accéléré, une logique à la Dorian Gray ou The Substance. Typiques des contes moraux, les hommes sont ici punis par leurs maladresses ou leurs orgueils. Jusqu’à ce 4ᵉ et dernier récit, plus resserré, dont la mise en abyme entre fiction et réalité désarçonnera le spectateur, sans qu’aucune clé ne lui soit donnée.

Ce qui semble une évidence maintenant, rappelons-le… ne l’était pas à l’époque. Aux trois quarts de la production, le film avait déjà épuisé son budget, obligeant le réalisateur à vendre sa maison. De même qu’au moment de son exploitation en salles, l’œuvre sera jugée si longue qu’elle sera raccourcie… Mais le film sera remarqué, et à plus d’un titre. Recevant le prix spécial du jury à Cannes en 1964, c’est surtout pour son influence, que Kwaidan achèvera de convaincre les sceptiques, de même qu’il gagnera en culte. L’œuvre sèmera dans son sillage autant d’influences hétéroclites : Georges Lucas, Akira Kurosawa (Dreams pouvant être visionné en double-programme), Coppola, Christophe Gans (il a déclaré emporter le film partout pour le visionner lorsqu’il manquait d’inspiration), John Milius… Jusqu’à Kate Bush pour le clip de Sensual World !

15 mai 1965 en salle | 3h 03min | Fantastique, Epouvante-horreur
De Masaki Kobayashi | Par Yôko Mizuki
Avec Michiyo Aratama, Misako Watanabe, Rentarô Mikuni
Titre original Kaidan

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