Tommy, le personnage principal de Good Kill, incarné par Ethan Hawke, est pilote de drone et combat par télécommande interposée depuis un compartiment climatisé, à 11 000 kilomètres de là, sur une base près de Las Vegas. Et fondamentalement, il se met à douter de sa mission. Bienvenue dans une nouvelle guerre immobile, virtuelle, terrifiante. Andrew Niccol, réalisateur de Bienvenue à Gattaca et Lord of War, a écrit, produit et réalisé Good Kill afin de s’assurer une liberté artistique et une indépendance totale. A l’écouter, la conception de ce film fut risqué, digne du parcours de combattant. Le film, lui, s’avère assez abrasif et marque le retour du réalisateur que nous avions un peu perdu, compromis dans des roucoulades ado (Les âmes vagabondes, is it serious, Andrew?). Le scénariste de Truman Show, réalisateur de Bienvenue à Gattaca et de S1m0ne, passionné par la manipulation, le virtuel, l’illusion, le cauchemar éveillé a payé cher l’audace de son Lord of War, brûlot abrasif ayant comme personnage central un marchand d’armes cynique incarné par Nicolas Cage. Avec Time Out, le film qu’il avait réalisé juste après, il cherchait clairement à remonter la pente et à rassurer. L’idée était extrêmement forte (le temps a un coût, au sens propre) et les notions aussi (l’héroïsme, la vie reliée à une banque automatique). Hélas, rapidement, le film s’effilochait, donnant l’impression de ne pas avoir eu assez de moyens pour colmater les brèches (les scènes d’action étaient limitées et la population se résumait à quelques figurants dans des rues désertes). Dans son esthétique, le film semblait dater d’une époque où Neneh Cherry cartonnait au Top50. L’une des plus premières réjouissances, c’est que Good Kill lui ressemble à 100%. et révèle des qualités d’exécution, peut-être trop écrit, trop sursignifiant pour son propre bien (trop d’alcool, trop de crucifix au-dessus du lit, trop d’oppositions binaires un peu simplistes). Comme un lien avec Gattaca, on retrouve Ethan Hawke dans un rôle intense et l’idée à travers son personnage de pilote de chasse reconverti pilote de drone d’une frustration liée au fait qu’il ne vole pas. Cela renforce l’idée qu’il n’exerce pas pleinement sa fonction, coincé dans un uniforme, obéissant aveuglément aux ordres, appliquant au fond les méthodes de terroriste. Les problèmes du quotidien sont dérisoires et personne ne comprend sa solitude. Sa femme a un problème avec le pick-up et son fils, un problème d’exercice de maths lorsque, lui, a des problèmes moraux encombrant sa tête. Il manque de rêve comme d’action (« Le truc le plus dangereux que je fais, c’est prendre l’autoroute » dit-il), déconnecté et absent devant se contenter de la médiocrité de Las Vegas (« la fin de civilisation« , assure l’un des personnages). C’est exactement ce que raconte Good Kill, plongeant à pic dans notre réel sous tension: nous avons basculé. Une nouvelle guerre se profile et des films comme American Sniper sont désormais obsolètes : les drones tueurs ont remplacé les snipers. Fallait oser, Andrew. Interview chaos.
Après Time Out et Les âmes vagabondes, vous revenez avec Good Kill qui évoque la veine abrasive de Lord of War et soutient que vous avez des choses passionnantes à dire.
Andrew Niccol : Je comprends le lien avec Lord of War sans renier mes deux précédents films. Disons que sur Good Kill, personne ne m’a soutenu et j’ai tout assuré seul. Le vrai point commun avec Lord of War, plus que la simple volonté de créer une polémique ou d’être politiquement incorrect sur une Amérique belliciste, c’est le sujet des drones tueurs dont on n’entend pas parler, ou du moins rarement, au cinéma. Personnellement, avant de m’y intéresser, j’ai découvert ce qu’était une attaque de drone en lisant un article dans mon journal et je ne savais pas du tout en quoi ça consistait, comment ça marchait, à quoi ça correspondait. En faisant des recherches, je suis tombé sur des choses hallucinantes comme par exemple le fait que la base des pilotes de drones se trouve à côté de Las Vegas, tout simplement parce que les montagnes avoisinantes faisaient penser à l’Afghanistan et donc favorisaient l’immersion. Quand vous êtes pilote de drone, vous vous entrainez au-dessus de ces montagnes ou en suivant un flic sur une autoroute. Ça passe réellement là-bas, je n’ai rien inventé. C’est fou, non? Et puis Las Vegas… Pour moi, il n’y a pas plus belle métaphore de la fin de la civilisation. C’est d’ailleurs ce que je fais dire à un personnage dans Good Kill (il rit).
Vous venez de dire que vous avez été tout seul. Comment avez-vous réussi à monter un film comme Good Kill?
Andrew Niccol : Quand vous faites un film qui ne coûte rien, vous pouvez vous en sortir. C’est même la seule façon de s’en sortir. J’ai demandé à tout le monde, à commencer par Ethan Hawke, de réduire les cachets. Sans ces conditions, il aurait été impossible de faire Good Kill. Un grand studio ne s’intéresse pas à ce que je montre. Personne ne veut regarder cette vérité inconfortable. Personne ne veut se regarder dans la glace. Je devrais vivre en France car si j’ai bien compris, le final-cut pour un réalisateur est la loi. La bonne nouvelle, c’est que j’ai eu le final cut sur Good Kill. Quand vous faites ça sans argent, vous avez tout le pouvoir. C’est idiot mais c’est vrai : plus vous gagnez de l’argent, plus vous perdez votre pouvoir. Sur Time Out, je l’ai fait avec si peu d’argent que j’ai été totalement libre et j’ai sans doute manqué de moyens. Je mets ma main à couper que personne ne se risquerait à produire un film comme Bienvenue à Gattaca. A l’époque, c’était si différent. L’industrie fait plus de gros films tout en faisant moins de films. Faire des millions de dollars ne suffit pas, il faut faire des milliards. Ce qui est sûr, c’est que personne n’a perdu d’argent sur mes films, ils ont tous été rentables au box-office.
A plusieurs reprises dans Good Kill, vous faites le lien entre pilotes de drone et gamers.
Andrew Niccol : La vérité, c’est que les jeunes pilotes de drone jouent beaucoup aux jeux vidéo. Quand j’ai découvert ça, je me suis dit qu’il était impossible de séparer les deux. Si vous combattez des zombies la nuit et que vous participez le jour à une guerre virtuelle, c’est impossible de ne pas être désensibilisé.
Que pensez-vous des drones ?
Andrew Niccol : Vous ne pouvez pas être anti-drones. C’est comme si vous vous disiez anti-Internet. Ce qui est sûr, c’est que ces instruments existent, fonctionnent de mieux en mieux, s’avèrent de plus en plus sophistiqués. Au fond, c’est comme Internet. Et il importe de faire attention à la manière dont on utilise ces outils. Ce qui change fondamentalement, c’est que faire la guerre est devenu plus facile, moins cher. Et ça pourrait être sans fin. Si les troupes partent d’Afghanistan, les drones, eux, resteront. N’importe qui peut prétexter le fait qu’il pourrait y avoir un nouveau 11 Septembre ; du coup, ça devient un cercle vicieux. Si on continue à les espionner avec des drones alors qu’il n’y a pas de menace, on provoque et on entretient la terreur. Ce qui me touche le plus dans cette affaire, c’est qu’un enfant peut grandir en ayant peur d’un ciel bleu. Vous imaginez ça ? C’est une chose naturelle quand vous êtes un enfant, vous regardez un ciel bleu et vous êtes heureux. Nous avons changé ça. Imaginez un peu que les enfants soient plus heureux lorsque le ciel est gris, sous prétexte que les drones ont moins de visibilité.
Depuis le mois d’octobre, plus de 60 survols de drones ont été constatés au dessus de centrales nucléaires ou de Paris. Cela vous inspire quoi?
Andrew Niccol : Ce ne sont pas des drones armés mais c’est peut-être la prochaine étape. C’est ce que sous-tend le dernier plan. De nouvelles caméras surpuissantes arrivent. Regardez l’Argus-Is, cette caméra dotée d’un capteur de 1,8 gigapixels, destinée aux drones qui offre des capacités étendues. Elle pourrait équiper des drones de type Predator pour survoler des zones de conflit, mais également servir à la surveillance de zones habitées. Ce que pourrait faire – mais ça serait un film différent –, c’est filmer du point de vue d’un drone au-dessus de Paris pendant des journées entières. Mettons qu’il y ait un braquage dans une banque. Ça enregistre tout et ça détermine d’où la voiture des braqueurs vient, vers où elle se dirige etc. Cela permettrait de couvrir un grand espace. C’est la prochaine étape. Peut-être même que ça se profile en ce moment même. C’est une époque curieuse, mais passionnante parce qu’on ne peut pas revenir en arrière. Vous devez composer. Donc à partir de ce moment-là, la question que vous vous posez, c’est comment user de la technologie. Des drones sans armes peuvent être nécessaires et peuvent servir à retrouver un enfant dans une forêt sans les inconvénients d’un hélicoptère polluant. J’ai toujours été passionné par la manière dont l’humanité évolue avec la technologie. Le point de vue du pilote de drone dans Good Kill est celui de démiurge, comme un Dieu tout puissant. De même, je voulais le point de vue d’un Dieu qui regarde le pilote de drones, comme si lui aussi était fliqué. C’est pourquoi je l’ai filmé comme s’il était suivi par un drone.
Good Kill n’est pas encore sorti aux États-Unis (sortie le 15 mai 2015) et à la sortie de Lord of War, certains vous accusaient d’être antiaméricain. Vous redoutez les réactions?
Andrew Niccol : Tout ce que je dis dans le film est vrai, je ne cherche pas à provoquer en affirmant que commettre des assassinats est illégal aux États-Unis. Je constate juste que depuis le 11-Septembre, cette définition est plus floue et que si on tire à l’envi sur des terroristes, ça va. Cela fait maintenant quinze ans que nous sommes en Afghanistan. Ce matin du 11 septembre, j’étais dans un avion allant de Los Angeles à New York. J’ai ressenti l’agression violemment mais je n’ai jamais compris la nécessité de rendre la pareille. C’est une boucherie contre-productive : « je tue 1 terroriste mais j’en donne naissance à 10 autres ». Je vous pose la question : est-ce nécessaire ?
Vous n’avez pas peur des malentendus?
Andrew Niccol : Lord of War est un exemple classique de film incompris. Le générique était terrible. D’ailleurs, je dis souvent à ce sujet que le film était R-rated avant la fin du générique. Il faut voir les critiques d’un film dix ans après sa sortie, il faut dix ans pour juger un film. Bienvenue à Gattaca a été enterré par le studio aux États-Unis mais maintenant je ne trouve pas quelqu’un qui n’en soit pas fan. Personne ne savait quoi faire de Lord of War mais désormais Nicolas Cage est accueilli comme un dieu à cause de ce film. C’est bizarre, quand même, le parcours d’un film.

