2025 n’est pas franchement de bon augure, et c’est peu dire: voilà que Bertrand Blier casse sa pipe (au sens propre comme au figuré) à peine quelques jours après David Lynch! Dans les années 70, 80 et 90, il aura livré une filmographie sans égale, où le génie dans la direction d’acteur, la grâce dans l’écriture parfois la plus triviale et les glissements oniriques catapultaient la comédie française sur des cimes chaos. Il serait pure évidence de ressasser sur la sainte trinité que représentent Les valseuses, Buffet Froid et Tenue de soirée… Mais pas sûr qu’on vous en apprendrait quelque chose de nouveau. Alors on a préféré taper dans les moins discutés…

Hitler… connais pas ! (1963)
On ne pouvait pas trouver un Blier aussi éloigné de tout ce que l’on connait de lui! Sous couvert d’entretiens face caméra avec une toute génération de jeunes gens (parmi lesquels on peut reconnaître la belle Zouzou), Blier s’amuse comme un fou avec son montage, superpose les visages, les caractères, sans aucune volonté de provocation (contrairement à ce que sous-entend le titre). En résulte une radiographie passionnante de la génération pré-68, où se traduisait déjà une forme de lassitude évanescente.

Calmos (1976)
« Une sacrée connerie », selon son auteur. Calmos a très vite été catalogué comme une fable déglinguée anti-féministe, on peut y entrevoir aujourd’hui un peu plus de nuances: la vision de ces hommes si apeurés par les femmes qu’ils préfèrent se calfeutrer entre eux pour manger du pâté semble indiquer que tout le monde en prend pour son grade dans cette guerre des sexes littérale. Dans ce mood très «écho des savanes», Calmos reste la marque d’une provocation d’un autre temps, mais a gardé intact son grain de folie (la fin!!!!) et sa drôlerie («Y’A PLUS DE RUE GUSTAVE FLAUBERT!»).

Trop belle pour toi (1989)
Encensé en son temps et considéré même comme le chef-d’œuvre de son auteur, Trop Belle pour toi a été bizarrement écarté, délaissé. Peut-être parce que Blier délaisse sa verve punchy et met en avant un lyrisme comme une sensibilité qui ne se produisent que par spasme chez lui. L’histoire d’un amour qui glisse vers un autre, un amour impensable, pas concevable. De l’épouse mannequin à la girl next door (Balasko dans son rôle le plus touchant), Depardieu fond comme une motte de beurre. Et nous avec. Donc on le dit oui : c’est toujours le plus beau film de son auteur.

Mon homme (1996)
La «trilogie Anouk Grinberg» fut probablement l’occasion pour Blier d’effacer les plâtres de sa misogynie latente. L’actrice y incarnera alors ses premières héroïnes et Merci la vie! peut se voir comme une alternative féminine des Valseuses. Mon Homme, lui, constitue une sorte de mea-culpa pur et simple. La démarche peut paraître démago, surtout dans la dernière partie, peut-être la moins réussie du film d’ailleurs. Ce qu’il fait d’Anouk Grinberg; qui a probablement beaucoup influencé son compagnon de l’époque, est toujours aussi passionnant. Il s’amuse à malaxer l’image de la pute au grand cœur, ici une créature cachée dans un passage parisien qui va s’offrir à un clochard de passage. La scène d’étreinte, où le personnage féminin atteint une sorte d’extase divine, reste une des meilleures scènes d’orgasme jamais filmé.

Les acteurs (2000)
Avec le recul, le favoritisme un peu macho de Blier se ressent; ce qui ne l’empêchera pas de laisser une scène magnifique à Maria Schneider. En termes d’égalité, ce n’est pas ça, mais sinon? Une cour de récré pour de (plus ou moins) vieilles badernes à se tordre, assumant complètement son statut d’objet libre et pétillant et se révélant comme un parfait complément à Grosse Fatigue, que Blier s’était contenté d’écrire. Cela aurait pu virer au happening un peu vain. Mais, à la revoyure, on percute que non seulement quasiment toute cette génération a disparu, mais surtout qu’elle n’a jamais eu de succession digne de ce nom.



