[MEDEA] Lars von Trier, 1988

De prime abord, on pense que Lars von Trier essaye de rivaliser avec une autre adaptation de Médée, celle que Pasolini a réalisée en 1969 avec Maria Callas dans son unique rôle au cinéma et avant sa Trilogie de la vie (Le Décaméron, Les Contes de Canterbury, Les Mille-et-une Nuits). Mais il serait plus juste et évident de chercher du côté de Carl Theodor Dreyer avec lequel Lars entretient de vrais points communs, pas seulement pour le rapport absolument toxique qu’ils ont entretenu avec une actrice sur un tournage (Bjork sur Dancer in the dark pour le premier, Renée Falconetti sur La Passion de Jeanne d’Arc pour le second). Plus dans leurs parcours personnels. Le réalisateur de Vampyr avait appris à dix-sept ans, de la bouche de sa mère, que son père n’était pas son vrai père. En 1990, sur son lit de mort, la mère de Lars von Trier, elle, a appris à son fils, alors âgé de trente-quatre ans, que l’homme qui l’avait élevé, mort vingt ans plus tôt, n’était pas son vrai père. Mais ça, c’était avant que Lars von Trier apprenne que son maître Dreyer avait abandonné un projet de film, dont il avait pourtant écrit le script avec son co-scénariste Preben Thomsen: une adaptation de Médée, d’après la tragédie d’Euripide. Le disciple autoproclamé l’a finalement réalisé en 1988 pour la télévision danoise. Un défi casse-gueule, certes (passer après Dreyer, how dare you?), mais qu’il désamorce dès le panneau introductif (« Il ne s’agit pas d’une tentative de réaliser son film mais, avec révérence, d’une interprétation personnelle et d’un hommage au maître », précise-t-il) et qui, en réalité pourrait bien être plus qu’un simple défi de cinéma énamouré…

Difficile de se contenter de faire du « téléfilm » pour parler de la magicienne meurtrière de ses enfants. Ce que, évidemment, Lars ne fait pas: tout respire cinéma dans ce plastiquement splendide Médéa, trajectoire tragique de ce personnage mythologique d’ascendance divine, petite fille d’Hélios, dieu du soleil, et fille d’Aiétès (son ancêtre Gaïa est la déesse de la terre et sa tante Circé, une puissante magicienne). Chez Lars, elle est incarnée par Kirsten Olesen, qui ressemble à la Liv Ullmann du Persona de Ingmar Bergman. Médée est l’étrangère pataugeant dans les marais brumeux d’un royaume hostile (ça annonce L’hôpital et ses fantômes), femme échouée trahie par son mari, Jason (Udo Kier, très charismatique), lorsqu’il l’abandonne, ainsi que ses enfants, pour épouser la reine de Corinthe, Glauce (Ludmilla Glinska, si jeune et si douce) arrangée par le père Créon (Henning Jensen). Elle se venge de cette trahison en détruisant tout ce qu’il aime: la mort de sa rivale, puis celle des enfants. Et la cruauté du cinéma de Lars von Trier de rendre la chose éprouvante à regarder. Pas de psychologisme, juste un respect de la tragédie antique avec un personnage féminin, comme chez Dreyer, évoluant dans un monde plus grand qu’elle, au milieu des champs balayés par le vent ou au bord d’une mer déchaînée, en communication secrète avec les forces destructrices de la nature. Toute la légende est là, entre le désir obscur de ce meurtre et le désespoir d’avoir à le commettre.

Oubliez le prétendu téléfilm, c’est bel et bien un film majeur qu’il faudrait porter aux nues dans sa filmo. D’autant que Lars, que l’on voyait alors en pleine trilogie européenne (Element of crime, Epidemic et Europa), annonçait alors, à l’aube des années 90, ses futurs portraits de femmes martyrs, sa trilogie de la bonté (Breaking The Waves, Les Idiots et Dancer in the dark), voire Antichrist et Melancholia dont il préfigure l’image empruntée à Ophélie du peintre britannique John Everett Millais, de la jeune femme, filmée en contre-plongée, allongée à la surface de l’eau. C’est aussi visuellement que le film emporte la mise au gré d’expérimentations visuelles (comment filmer l’air, l’eau, la terre et le feu?) qu’il reprendra par la suite, à l’instar de la rétroprojection utilisée dans Europa. Medea est à la fois une manière pour lui de s’humaniser, tout comme d’expérimenter ses intuitions visuelles pour définir le lien secret entre l’homme et le monde autour de lui. Triple baptême du feu, de l’eau et de l’air.

1h 15min | Drame
De Lars von Trier | Par Lars von Trier
Avec Kirsten Olesen, Udo Kier, Henning Jensen

 

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