A sa sortie en salles en 1982, BLADE RUNNER de Ridley Scott, avec Harrison Ford en chasseur de réplicants, fut un échec commercial cinglant. Aujourd’hui, il s’agit d’une œuvre mythique, donnant lieu à une suite avec Ryan Gosling: le beau nommé BLADE RUNNER 2049. STORY CHAOS
Pour ceux qui ne comprennent pas pourquoi des générations entières de spectateurs attendent comme le messie Blade Runner 2049 (en salles le 4 octobre), il faut, pour tout comprendre, revenir aux sources. Au moment de la sortie du premier Blade Runner, en 1982, et replonger dans ce cauchemar futuriste fantasmant à quoi allait ressembler notre monde en 2019.
Trois ans seulement après avoir réussi l’un des plus grands films de science-fiction de l’histoire (Alien – le huitième passager), Ridley Scott signait en 1982 un autre film phénomène: Blade Runner, l’adaptation du roman Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques? de Philip K. Dick. Réfugiée dans un gratte-ciel pyramidal, symbole d’une tour d’ivoire, la Tyrell Corporation dirige de sa poigne Los Angeles, cité des anges déchus, à l’architecture baroque, où grouillait la misère du monde. Bref, c’était (déjà) la fin du rêve américain. Dans cet univers futuriste, les taches les plus ingrates étaient confiées aux réplicants, robots génétiques perfectionnés qui a priori ne pouvaient pas ressentir comme les humains et qui avaient en moyenne une durée de vie égale à quatre ans. Un Blade Runner, flic chasseur de robots (Harrison Ford, en pleine époque Han Solo et Indiana Jones), était chargé de traquer quatre dangereux cas baptisés Nexus 6, déclarés hors-la-loi.
Ainsi, le spectateur des années 80 assistait, dans des décors somptueux dessinés par Lawrence G.Paull, dans un écrin dépressif et apocalyptique (l’action se déroulait essentiellement de nuit, dans le brouillard ou sous la pluie), aux vicissitudes de personnages cherchant à comprendre leur véritable nature et tentant de résoudre tels des Sisyphe les grands mystères de l’existence.
Au-delà de sa dimension sociale et politique, le vrai sujet de Blade Runner reste celui d’un Metropolis: la quête de l’humanité dans un univers déshumanisé. On y découvrait que les robots devenaient plus humains par leurs inquiétudes de mortels et que les humains devenaient, eux, des robots réduits aux pulsions mécaniques. Au creux du tumulte urbain engendré par les clivages, la publicité et l’insécurité, naissaient des séismes minuscules comme cette histoire d’amour impossible entre un chasseur de réplicant (Harrison Ford) et une femme réplicant (Sean Young). Soudain, consumé par un feu intérieur, Harrison Ford irradiait dans la noirceur, aussi ténébreux que Humphrey Bogart, en flic désabusé et taciturne faussement dépassé par les événements et réellement pourvu d’une ambiguïté morale. Car rien n’était blanc ou noir dans Blade Runner. Comme le soutenait la fameuse anecdote de la licorne, celle qui hantait les rêves du « blade runner » joué par Harrison Ford. A la fin de Blade Runner, il récupère une licorne en origami faite par l’un de ses collègues et à cet instant, Deckard comprend de qui il est réellement. Dans le roman, le doute est levé sur son identité. Dans le film, c’est plus flou: Ridley Scott choisissait précisément ce qu’il voulait montrer et ce qui devait être laissé à la spéculation. Générant ainsi des milliers d’hypothèses pendant des décennies dans les courriers des lecteurs des années 80-90 et les forums de discussion des années 2000.
Le style visuel de Blade Runner et son ambiance néo-noire en font depuis une référence de la science-fiction et plus particulièrement du mouvement cyberpunk. 35 ans après, sa suite Blade Runner 2049 voit le jour; et le film de Ridley Scott de rester un sommet du genre. Pour plusieurs raisons. Tout d’abord, pour le combat final entre le chasseur de réplicants/Harrison Ford et le réplicant/Rutger Hutger, sous la pluie, aux répliques sublimement tragiques. Parce qu’il faut voir tous les films qu’il a inspirés par la suite, et pas des mauvais: l’atmosphère paranoïaque, la ville plongée dans l’obscurité et le thème de l’implantation des souvenirs dans le cerveau des gens ont sûrement inspiré le Dark City, d’Alex Proyas, et la complexité thématique a servi de modèle à Ghost in the Shell de Mamoru Oshii. Une source d’inspiration également pour L’échelle de Jacob d’Adrian Lyne, dans ses questionnements métaphysiques, pour Brazil, de Terry Gilliam, dans ses digressions oniriques où les rêves protègent de la violence du réel. Et, évidemment, pour Inception, de Christopher Nolan. Ensuite, parce que Blade Runner, ce film qui ne se « perdra pas dans l’oubli comme les larmes dans la pluie » est représentatif du perfectionnisme de Ridley Scott qui, à ses débuts, refusait tout compromis quant à la description de sa cité du vice ou même dans les effets illustratifs. C’était beau. C’était fort. C’était fort beau.
Enfin, parce que, comme tout chef-d’œuvre de science-fiction qui se respecte, Blade Runner utilisait les projections futuristes pour donner à réfléchir sur ce qui se passait autour de nous. Ridley Scott comme K. Dick étaient alors formels: préparez-vous au pire car, en 2019, nous serons tous des réplicants.
BLADE RUNNER VU PAR…
GERARD DELORME
Cela peut paraître incongru, mais ma découverte de Blade s’est faite tardivement et progressivement. Il n’y a pas eu de choc ou de révélation. A l’époque de sa sortie, Métal hurlant avait crié au scandale: « C’est Dick qu’on assasine! ». N’étant pas un spécialiste de Dick, je leur ai fait confiance, en attendant de me faire ma propre opinion sans me presser.
Je n’ai vraiment apprécié le film qu’en découvrant ce qu’il voulait dire au fil des différentes versions, qui donnaient l’impression que Scott lui-même n’avait pas réalisé immédiatement la portée de son sujet, sinon à un niveau intuitif. Au coeur du film, il y a cette ambiguité fondamentale : Deckard est-il ou non un réplicant? Avec la temps, la réponse affirmative s’imposait avec de plus en plus d’evidence. Edward James Olmos s’est attribué la paternité des origami qui vont dans ce sens. Il faut rappeler l’anecdote: comme il n’avait quasiment rien à dire au cours des quatre scènes où son personnage de Gaff apparaît, il a improvisé en confectionnant des animaux en papier plié pour exprimer l’idée qu’il se faisait du personnage de Deckard (Harrison Ford). La première fois, Gaff/Olmos représente une poule, parce que Deckard s’est comporté comme un lâche. La fois suivante, Deckard ayant fait preuve de courage, Gaff a confectionné un homme. La troisième fois, Gaff a deviné la véritable nature de Deckard, et le résultat est une licorne, qui, symboliquement, représente le lien entre les opposés, entre la terre et le ciel, entre l’humain et le divin. Elle tend à signifier que, s’il n’est plus tout à fait humain, Deckard est donc un réplicant. C’est la véritable substance du film, qui fait toujours débat aujourd’hui. Pendant longtemps, Harrison Ford lui-même était persuadé d’avoir incarné un humain.
Evidemment, il y a aussi l’aspect formel qui, au fil des visions, a imposé cette idée d’un film charnière. Et de fait, Blade runner a ouvert de nouvelles perspectives à la science-fiction, en établissant des standards esthétiques pendant au moins un quart de siècle. Pour le meilleur et pour le pire. G.D.
JEREMY FEL
J’ai découvert Blade Runner très jeune (je n’avais peut-être que sept ou huit ans). Inutile de dire à quel point cette vision m’a marqué, alors que je n’ai pourtant pas dû, à l’époque, y comprendre grand-chose. Mais qu’importe, Blade Runner est avant tout un grand film d’ambiances, et c’est bien son atmosphère mystérieuse, ces scènes urbaines fascinantes, qui me sont restées en mémoire à la façon d’un rêve particulièrement prégnant.
Une femme vêtue d’un manteau transparent qui, blessée par balles, s’effondre dans des vitrines de magasin. Des pantins articulés qui déambulent dans un appartement délabré. Une femme maquillée comme une poupée comprimant le coup d’un homme entre ses cuisses. Un homme aux cheveux blancs explosant le mur d’un immeuble avec sa tête…
Trente-cinq ans plus tard, Blade Runner reste un film d’une cohérence formelle assez inouïe, qui, même s’il a inspiré nombre d’autres cinéastes, reste toujours un peu à part, ne serait-ce que dans la filmographie de son auteur. Et plus le temps passe, plus on se rend compte à quel point sa vision poisseuse d’un futur déshumanisé était prophétique. Il n’a pas été adapté d’une nouvelle de Philip K Dick pour rien.
Blade Runner m’a (comme peu d’autres films) ensuite accompagné pendant mon adolescence, époque à laquelle je l’ai revu une bonne dizaine de fois. A chaque âge j’y ai découvert des choses différentes ; certains mystères se sont résolus, d’autres se sont approfondis. Avec à présent un regard d’adulte, son coeur sombre me paraît battre encore plus fort, je souffre moins (quoique…) quand Harrison Ford se fait briser les doigts mais m’émeus plus quand Roy, après l’avoir sauvé de la chute, nous adresse un bouleversant monologue avant de mourir. Cette scène me fait d’ailleurs penser à la mort de HAL, dans 2001. Dans les deux cas, nous sommes bouleversés par le décès, filmé de façon extrêmement humaine, d’un robot (ou plutôt d’un robot qui est un peu plus qu’un robot). Et quand Roy, face à Deckard, dit : « Time to die », on a presque envie de lui répondre par les derniers mots du Elephant man de David Lynch, sorti deux ans avant : « Nothing will die ». C’est en tous cas vrai pour ce film au charme inaltérable, dont j’attends forcément la suite avec un mélange d’excitation et d’appréhension… J.F.
FERNAND GARCIA
J’ai vu Blade Runner en 35 mm et dans une salle des Grands Boulevards en Dolby Stéréo (ce qui n’était pas si fréquent à l’époque) lors de sa sortie en salles en 1982. Je ne l’ai jamais revu. J’étais bien jeune à l’époque et je dois reconnaitre que le film ne m’avait pas subjugué loin s’en faut. Ce que j’aime et dont je me souviens parfaitement, ce sont les vues de Los Angeles, magnifiques plans d’effets spéciaux, l’ambiance sonore et la musique de Vangelis, impeccable. Pourtant, je suis resté de marbre face au film, certainement à cause de l’esthétique très pub de Ridley Scott. Tout ça me semblait quelque peu vide et artificiel, mais c’est l’apanage de l’adolescence que d’avoir un avis bien tranché. Par contre, je trouve toujours le titre du roman de Philip K. Dick, à l’origine du film, extraordinaire : Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (Do Androids Dream of Electric Sheep?). Il donne cette délicieuse impression qu’en l’ouvrant on va être absorbé par un espace mental infini. De peur d’être déçu, je ne l’ai jamais ouvert… mais peut-être qu’un jour en 2049… F.G.
CHRISTOPHE LEMAIRE
J’ai vu Blade Runner 1 (car on doit mettre un 1 avec le titre maintenant !) la semaine de sa sortie à l’UGC Normandie. Mais, contrairement à « Alien 1 « du même Scott découvert dans cette même salle la semaine aussi de sa sortie, je n’ai pas eu du tout, du tout du tout,du tout, du tout, du tout le même choc. Pour dire la vérité, “Blade Runner 1” m’a toujours un peu fait chier l’occiput. Avec la même intacte sensation de torpeur quand je l’ai revu par la suite, que ce soit en vhs puis sur canal (jamais revu depuis près de 25 ans du coup. Même pas en 4K/HD extended version director’s cut de la mort avec trois secondes supplémentaires entre deux secondes enlevées ). Jamais trop aimé ce film, probablement à cause de son côté film noir/USA/ année 40 (un genre aussi qui me gonfle malgré ses « Port de l’angoisse » et autre « Faucon maltais ») très prononcé. En fait Blade Runner 1 doit faire partie de ma top liste des classiques aimés de tous (genre « les sept samouraïs » ou, récemment, « Dunkerque ») dont je n’ose pas dire que je m’emmerde sévère en les regardant. Et ce par trouille d’avoir une fatwa généralisée au cul. (ça m’est réellement arrivé par le passé en insultant le look de R2D2) Et de me retrouver du coup avec une poupée vaudou à mon effigie ( … et bardé de frites pointue) coincée dans ma boite aux lettres entre une facture d’électricité et une projo d’un film turc au titre cafardeux (genre « le grondement sourd de la montagne des sentiments de ta mère »). Mais quand je pense à « Blade Runner 1 », je pense surtout à l’UGC normandie ou j’ai découvert bien d’autres films qui m’ont nettement fait plus kiffé les sens que la teinture blonde pro-Werhmacht de Rutger ou les plis du front inquiet d’Harrison. Genre « Mad Max 2 » ou « L’anti gang », le génial polar de Burt Reynolds avec Vittorio Gassman en méchant. Gassman qui, sur ce tournage, était d’ailleurs en pleine dépression existentielle. (mais là l’est pas le sujet, je sais). Donc j’ai rien à dire de spécial sur « Blade Runner 1 ». Si ce n’est qu’à choisir, je préfère revoir Harrison Ford dans L’Ouragan vient de Navaronne. Ou même Rutger Hauer dans « gangsterdamned» (que j’aime bien, juste parce que c’est un pote qui l’a réalisé). En tout cas j’espère juste qu’il y aura Elie Seimoun au casting de Blade Runner 3. Qui se fera si Blade Runner 2 marche. Et il marchera si je vais le voir 8 millions fois de suite à l’UGC Normandie. Mais j’hésite encore…. C.L.


![[INTERVIEW] DARREN ARONOFSKY / « MOTHER »](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2017/09/darren-aronofsky.jpg)