Notre lecteur Malik Orne revient sur le film Le Pont Maudit 2 qui cartonne sur Netflix. Pour envoyer vos tops, lettres, critiques etc., une seule adresse: redaction@chaosreign.fr
« On se dit tous au moins une fois « Bon, allez, je lui laisse sa chance à celui-là”. “Juste un quart d’heure et si c’est trop mauvais j’arrête! ». Et bien moi j’ai décidé d’arrêter d’arrêter les films. Et non! N’essayez pas de m’en empêcher! Même si c’est nul, désormais je continuerai. Je resterai jusqu’au bout quoi qu’il en coûte.
Alors mais pourquoi venir ici pour souffrir me demanderez-vous? Voyez cela, chers frères et sœurs accros à l’horreur, comme un don fait dans le dénuement le plus naturel et la bienveillance la plus sincère envers vous. Car si ce sacrifice vous fait gagner ne serait-ce que deux précieuses heures de vie (dans ce cas-ci 1h41), alors c’est que je n’aurais pas entrepris ce pari – un peu fou je le confesse – en vain.
C’est dans cette optique 3000 que je me suis lancé dans l’aventure Le Pont Maudit 2 de Lester Hsui, suite du film d’horreur taïwanais qui a le plus cartonné sur Netflix en 2020 et qui n’est plus disponible au moment où je vous parle. Mais franchement qui ça dérange? Pas moi en tout cas!
Petite brioche de poche fourrée aux pépites de chocolat: alors qu’ils testent un jeu d’horreur en réalité augmentée liées à trois légendes urbaines du folklore local, des étudiants libèrent des esprits malveillants qui n’ont rien… d’effrayants!
Dès les premières images, quelques cartons nous préviennent que l’intrigue du film, inspirée d’une histoire vraie (mmm), se déroule à l’université de Da Ren, le lieu hanté le plus célèbre de Taïwan, situé pile sur la frontière entre notre monde et celui des morts. Selon la légende, son architecte, un maître Feng Shui aussi rancunier et hostile qu’un typhus des broussailles, avait conçu le bâtiment comme un piège pour les fantômes égarés (on appelle cela un bagua). Mais sentant que les proprios voulaient le berner, il inversa le piège en plaçant un bagua inversé, ouvrant les portes à une orgie pandémoniaque où chaque âme damnée peut se rouler à volonté dans le stupre et la matière ectoplasmique, promettant ainsi un déferlement parapsychique dégoulinant et suintant.
Nous sommes en 2016 et, après une première grosse frayeur d’avoir à lécher – la langue râpeuse de l’avoir fait tellement de fois – le cercueil de ses morts en se tapant, encore, un film d’horreur en found-footage, on fait rapidement la connaissance de Kai, un apprenti développeur de jeux vidéo. Celui-ci décide, au lieu de finir son jeu tranquillement devant un ordinateur, d’aller tester in situ l’une des trois malédictions sur lesquelles se base son jeu en réalité augmentée: celle de l’ascenseur qui descend tout droit en enfer!
Et notre homme est bien équipé pour atteindre son objectif: il a une lampe gravée d’écritures sacrées, un plan du bâtiment, une clé spéciale permettant d’ouvrir le panneau de contrôle dans l’ascenseur et un petit carnet dans lequel est minutieusement détaillée la manipulation à effectuer pour se rendre au royaume d’Hadès. Qui lui a filé tout ça? Qui est cette personne que l’on aperçoit furtivement dans un court flash-back dans le flash-back et qui grave des incantations sur la lampe de sang magique? Pourquoi Kai est-il aussi déterminé à éradiquer son âme au plus vite? Aucune réponse à ces questions pourtant bien légitimes ne viendra éclairer notre lanterne… Ou alors… Attendez… Se pourrait-il… Merde, j’suis con, bon attendez, je vais sur YouTube deux secondes checker la bande-annonce du Pont Maudit, le premier, à mon avis ce sera plus clair! Restez là, j’arrive tout de suite! Je vous laisse avec un petit interlude musical:
Ha ben non, mdr, y’a aucun rapport, l’intro n’est pas un rapide résumé de l’intrigue du premier film: les deux films ont l’air totalement indépendants et ont un casting complètement différent!
Ok, bon, revenons à Kai et à son cheat-code pour aller lancer la baballe au Cerbère. Un carnet et des instructions très précises donc: « Après avoir coupé le courant (avec la clé ainsi), appuyer sur les boutons représentant les étages du mois intercalaire, puis remettre le courant pour accéder aux Enfers ».
Jusque là c’est clair. Couper le courant, appuyer sur 6, 1, 5, 2, 4, 3 et remettre le courant… Quoi qu’est-ce qu’il y a? Aaah mais oui! J’ai oublié de préciser que tout au début, certains panneaux explicatifs mentionnent le fait que la construction du campus hanté s’était terminée au mois lunaire bissextile de 1966! Voilà, tout s’explique!
En tout cas, le rituel semble avoir fonctionné car nous voilà en 2019 où nous rencontrons Ting qui veille sur son frère dans le coma depuis 3 ans.
Ting, une livreuse de bubble tea un peu distraite, ferait tout pour sauver son frère. Avec l’aide de ses amis développeurs (ou ceux de son frère, c’est pas très clair), elle travaille sur son jeu pour le terminer. Et on sait tous, c’est bien connu, que les jeux basés sur des histoires vraies font un carton, et qui dit carton dit pognon. Et qui dit pognon dit… euh… chuchoter « on est riche » dans l’oreille d’un comateux augmente de 300% les chances de réveil, c’est cliniquement prouvé.
Mais bon, en attendant, passons rapidement sur le fait que ni Ting ni personne n’est particulièrement étonnée de trouver le plan et la clé pour accéder à l’ascenseur diabolique dans un sac appartenant à son frère, planqué sous le lit d’hôpital, plus de 3 ans après les faits. Car c’est déjà le moment pour Ting de tester la première histoire d’esprits vengeurs du jeu: Cache-cache en solitaire.
C’est aussi à ce moment-là que le film tente de justifier son concept de jeu en réalité alternée. Mais rapidement, on comprend que l’utilisation de cette technologie n’est qu’une esbroufe hi-tech, servant uniquement de prétexte à multiplier les furtives apparitions spectrales qui, dans l’histoire du cinéma horrifique asiatique, comme chacun sait, comptent autant d’exemples qu’il y a de galaxies dans l’univers. Ici, on nous offre un joli HUB, sorte d’interface à la Jarvis dans Iron Man, qui fera illusion quelques minutes avant de ne plus vraiment être exploité dans la suite du métrage. C’est dommage, car il y avait clairement du potentiel avec ce gadget, qui aurait pu permettre des plans classiques et des plans embarqués shootés à la première personne, stables et agréables à regarder.
Mais revenons à Ting, qui, en plus d’avoir échappé de justesse aux guili-guilis d’un fantôme fétichiste des massages d’épaules, vient de se rendre compte que son frère essaye de communiquer avec elle. Son âme est donc toujours ici, coincée entre les murs de cette satanée faculté…
Il n’en fallait pas plus pour que Ting et ses potes, amateurs de thés à bulles et d’énigmes paranormales, partent à l’aventure à la recherche de l’âme de Kai. Ting se lance donc à la recherche de la lampe magique et fait la rencontre du concierge, qui semble être le gardien du bagua (après une seconde vérification du casting des deux films sur IMDb, il apparaît que c’est ce personnage qui fait le lien entre les deux films). Il est à noter que ce dernier simule des troubles mentaux en suçant des bonbons à la fraise qu’il fait passer pour des médicaments, ajoutant ainsi une couche supplémentaire de portnawak, de confusion et d’humour involontaire à ce film bien parti pour me faire regretter d’avoir cliqué sur cette promesse d’exotisme et de frissons. Après cette rencontre avec ce drôle de lugubre coco, un mélange d’otaku chelou et mythomane, coincé dans sa propre boucle maudite (j’y reviendrai peut-être ou pas, cela dépendra de mon humeur et de l’heure à laquelle je taperai mon ultime formule magique), Ting se lance seule dans la suite de l’aventure. Seule, parce que finalement, ses camarades ne seraient-ils pas les véritables apparitions fantomatiques crédibles de ce film? À force de disparaître d’une scène sur deux et de n’avoir que pour seule épaisseur une caractérisation de personnage plus fine qu’une tranche de jambon cru trouvée par terre dans un rayon de chez Leclerc? C’est la question qu’on peut se poser. En tout cas, la voici qu’elle teste en solo l’exploration du second ARG, celui de l’ascenseur.
À son tour donc de taper la succession de chiffres-codes du mois intercalaire du second solstice de l’année (6, 1, 5, 2³, π 12, chaussette) mais passons rapidement au 3ème jeu car cette nouvelle virée à l’étage supposé des Enfers ne nous offrira rien de plus qu’une scène médiocre faite d’apparitions inoffensives ponctuées par quelques effets sonores brutaux dont l’objectif de nous faire bondir ne se limitent qu’à faire sautiller nos gros sourcils de fans du genre habitués que nous sommes. L’enfer, c’est connu, est pavé de revenants en images de synthèse dégueulasse et d’inoffensifs jump scare à deux balles. Nous retrouvons donc l’équipe de game developer au complet pour le Jeu des Quatre Coins (qui se joue à 4 cette fois) et qui permettra de sauver toutes les âmes de l’immeuble Da Ren ! Enfin pas tout à fait puisque que pour remporter la partie il faut d’abord invoquer le mauvais esprit et vaincre l’esprit démoniaque ultime.
Et c’est reparti pour un festival d’esprits frappeurs, chatouilleurs et même instagrammeurs vous filmant de dos et on se surprend l’espace d’un instant à prier le Divin Wang Ye pour son salut parce que le film devient tellement confus à nous balader d’explications foireuses en malédictions boiteuses que ça devient difficile à suivre même pour les spectateurs les plus cléments accoutumés aux péripéties de scripts se rêvant plus originaux que sophistiqués. Bref, voici enfin venu le moment tant attendu du combat avec le boss final, qui n’est autre que le fantôme de l’architecte Feng Shui responsable de tout ce joyeux bordel spirituel. Combat qui sera de courte durée, puisqu’en se prenant un coup de lampe à huile occulte au visage, ce malveillant bâtisseur et gentil organisateur de partouze endiablée est mis K.O. dès le premier round. Un dernier BOUH!, en guise de bisou pour dire “bonne nuit”, nous sort de notre léthargie et en avant pour le dernier acte.
Le Scooby-Gang s’étant fait décimé hors-champ, il ne reste que Ting et le concierge Jean-Roublard pour retourner dans l’ascenseur et aller chercher Kai qui erre dans les limbes. Ils le trouvent croupissant (depuis 3 ans on rappelle) au détour d’un couloir et après d’émouvantes retrouvailles entre frère et sœur, surprise ! Kai se désintègre sans avoir le temps de demander un feedback sur l’aspect ludique et récréatif de son jeu. Car, enfer et damnation, la lampe éclatée à la tête du boss des goules ne contenait pas une huile ordinaire mais l’essence même de l’âme de Kai!!!
Piégé dans un cercle sans fin et poursuivi (l’espace d’un plan assez stylé, il faut le reconnaître) par une foule rampante de masseurs-kinés surnaturels, le film tente, dans un dernier rebondissement mâtiné de thèmes de SF (esprit de la mécanique quantique, es-tu là?), de nous refaire le film à l’envers en jouant avec le gimmick éculé des dimensions parallèles, offrant ainsi un joli effet de mise en abîme avec le coup du miroir infini. Cependant, rien n’y fait. Malgré l’attachante Ting, cet improbable mélange entre le mythe d’Orphée, Interstellar et Buffy contre les fantômes chiropracteurs n’amuse guère et ne remplit pas son cahier des charges, si ce n’est de ratures et de scraboudjas à tout va.
Mais que les fans se rassurent puisque plutôt bien rythmé, bien éclairé et avec son actrice principale plutôt convaincante, il ne faut pas être une lumière recouverte d’incantations cabalistiques pour deviner que Le Pont Maudit 2 a toutes les chances de se transformer en trilogie voire, car formule gagnante de l’époque oblige, en franchise.
Abracadabra. »



