[INTERVIEW ARNAUD BRESSON] Kanye West, Travis Scott, M.I.A… Rencontre chaos avec un clippeur surdoué

On lui doit les clips de God’s country de Travis Scott, de Popular de M.I.A., de Heaven and Hell de Kanye West… À seulement 31 ans, le réalisateur français Arnaud Bresson fréquente différents univers avec une inspiration sans cesse renouvelée. Un petit tour sur son site permet de mesurer l’étendue impressionnante du registre. Cela méritait bien une rencontre au bistrot La renaissance dans le 18e arrondissement de Paris. Là où Tarantino a tourné une scène pour Inglorious Basterds, nous glisse-t-il. 

PREMIERS PAS
« On ne compte plus le nombre de réalisateurs de longs métrages qui viennent du monde du clip. Je pense à Michel Gondry, à Jonathan Glazer, à Mark Romanek, à Spike Jonze… C’est vraiment une école géniale qui permet de vraiment se lâcher sur un format court; et, à titre personnel, ça me permet d’apprendre en prenant mon temps, en ayant une vraie liberté. La publicité, aussi, s’avère un bon exercice: à l’ECV (école communication visuelle) de Bordeaux, en 2015, il y avait une section destinée à être créatif en agence de pub. Et donc du coup, à cette époque, j’ai mangé beaucoup, beaucoup de pubs comme celles, incroyablement créatives, comme Cadbury’s Flake – Temptation de Jonathan Glazer ou toute les publicités mythiques pour Guiness, Perrier, Volkswagen… . Cela permet d’être créatif en bénéficiant de moyens considérables, une minute de pub peut avoir le même budget qu’un long métrage.

Ce qui m’a plu dans le fait d’être réalisateur, c’est d’avoir l’impression d’être un observateur du monde qui nous entoure. Plus que les films, c’est là d’où vient ma plus grande inspiration. Clairement, quand je reçois des musiques ou des projets, je passe des heures à marcher dans la rue avec mon casque, à écouter la musique, à me couper du monde. Et c’est en changeant l’environnement sonore de tout ce qui nous entoure, en transposant la musique sur l’environnement visuel, tu as une autre perception du monde. C’est comme ça que je trouve mes idées.

C’est ainsi que j’ai progressivement créé mon univers visuel, sans nécessairement m’en rendre compte, de façon intuitive. Et c’est peut-être un peu trop brut pour les gens du monde de la publicité, par exemple. Certains ont pu trouver mon univers trop tranché, trop dark, alors que ce n’est pas du tout une posture: j’ai jamais cherché à vouloir être dark à tout prix jamais cherché, de même que je n’ai pas spécialement une fascination pour les nouvelles technologies en dépit du fait que j’ai réalisé un clip avec des robots. Je ne suis pas du tout geek à la base, je n’ai jamais réellement joué aux jeux vidéo et pourtant, il y a beaucoup de technologies dans mes projets. Honnêtement, cela tient moins d’obsessions personnelles que de pur hasard. C’est juste le monde dans lequel nous vivons où, autour de nous, la technologie est partout. »

PARCOURS
« J’ai toujours adoré l’image et j’ai toujours aimé les films, mais la première envie de passer derrière une caméra est née au contact des autres, premièrement de Fleur et Manu (Fleur Fortuné et Emmanuel Cossu), qui ont réalisé beaucoup de clips pour M83, Sébastien Tellier ou encore Gesaffelstein. Je ne me suis jamais dit que je serai réalisateur un jour. On vient de la même école, l’ECV, et je me suis retrouvé sur des tournages à les assister. Sur les tournages de clip, il manquait toujours un peu d’argent, donc des trucs à faire. J’étais trop content d’être là, quoi. Petit à petit, en fait, je me suis retrouvé à moi-même faire de la direction artistique pour des réalisateurs. Et c’est à leur contact, au contact d’Alexandre Courtès et de François Rousselet également, que j’ai compris comment ça fonctionnait d’écrire ses propres idées et que j’ai appris la réalisation. Ma rencontre avec le producteur Théo Gall ces années-là a été décisive. On avait le même âge, les mêmes envies artistiques et il a soutenu mes premiers projets. Et tout s’est passé plus vite que je ne le pensais. Il y a eu un clip en Angleterre, puis un clip aux Etats-Unis, très vite, je me suis retrouvé à travailler avec Kanye West. »

Pictogramme du clip Heaven and Hell de Kanye West, réalisé par Arnaud Bresson

KANYE WEST
« Elle est folle, cette histoire… Juste avant ma rencontre avec Kanye West, j’étais complètement fauché. Je venais d’accepter un premier projet de publicité alimentaire, ce que je m’étais toujours interdit de faire. Mais cette fois ci, il le fallait, hélas. Donc je gagne mon premier cachet de pub et le soir même, j’invite ma copine au restaurant dans le 18ᵉ arrondissement et au moment où les plats arrivent sur la table, le téléphone sonne et c’est Kanye qui m’appelle, je pensais que c’était une vanne au début mais, non, c’était bien lui. L’après-midi, j’avais reçu un message d’un producteur aux Etats-Unis avec qui j’avais vaguement parlé et qui m’avait envoyé un message, me disant que Kanye West voulait me contacter. Je lui ai donné mon numéro sans trop me faire d’illusions. Et en fait, le soir même, je l’ai au bout du fil, il me dit: «J’ai un nouvel album qui arrive. Je vais t’envoyer deux images et on s’en reparle.» Pendant la conversation, il y a de gros blancs et je comprends très vite que c’est vraiment lui, parce qu’il y a une bizarrerie qui s’installe et qui est propre à lui. Il avait flashé sur le clip Afterlife de Flatbush Zombies où l’on voyait les trois membres du groupe (Erick Arc Elliott, Meechy Darko et Zombie Juice) filmés comme s’ils étaient passés aux rayons X. Et il conclut: «Je te rappelle demain, à la même heure».

Pictogramme du clip Afterlife de Flatbush Zombies, réalisé par Arnaud Bresson
Pictogramme du clip Afterlife de Flatbush Zombies, réalisé par Arnaud Bresson

Parallèlement, Kanye m’envoie deux images, magnifiques: celle d’une cascade d’eau au milieu d’une forêt et celle d’un océan avec une percée de lumière au milieu, comme si Dieu avait illuminé cette zone. Aucune explication avec, genre: «j’aime ça». Ce genre de fonctionnement me marche parce qu’il est plus facile pour moi de m’exprimer avec des images. Et j’adore cette manière de communiquer: j’ai beaucoup de dossiers sur mon ordinateur où je trie, je mets des images ensemble, comme des associations d’images pour créer des histoires. Du coup, j’ai passé la soirée à faire des moodboards. Je ne savais pas trop où je m’embarquais, j’étais excité et en même temps sur la réserve, car plein de potes qui l’avaient côtoyé par le passé et qui étaient entrés en contact avec lui pour des projets m’avaient prévenu que ça pouvait rapidement capoter. Mais au fond de moi, j’y croyais, quelque chose me disait de ne pas lâcher. Très vite, on s’échange des images quasiment tous les jours, à peu près à la même heure. Parfois, il me met des like, parfois pas. Et donc petit à petit ça s’affine et je commence à comprendre là où il veut aller, avec des phrases très courtes. Tout le monde parlait du retour de Kanye West avec son album Donda, et en fait, il s’avère qu’il m’envoie l’album le plus attendu dans le monde juste par message… Généralement, les labels de musique envoient des liens ultra-privés avec des codes complexes et un marqueur dessus pour éviter tout piratage. Lui en fait, il n’a pas de mail, il n’a pas de label, il n’a pas de manager, il est tout seul et il m’envoie tout comme ça, par message. A un moment donné, je me dis que si je me fais pirater mon téléphone ou si je le perds, Il y a tout son album dedans! Il m’envoie tous les tracks, il y en a 27, il veut faire 27 clips et il m’appelle directement après pour savoir ce que j’en pense. Je lui propose de réaliser 27 vidéos d’une minute pour faire une sorte d’exposition d’art avec sa musique dessus. Il est partant sur cette idée. Par la suite, je pars en Allemagne pour tourner cette fameuse publicité alimentaire et je continue à réfléchir, à écrire des bouts d’idées, à échanger avec lui. Puis il y a un petit temps mort parce que je suis quand même concentré sur la pub.

Quelques jours avant le tournage de la pub, je reçois le coup de fil de Billy Walsh, son producteur, qui me demande de réaliser la troisième listening party consacrée à son album Donda à Chicago, dans un immense stade où il a reconstruire la maison de son enfance. Je lui réponds que je suis en Allemagne, il me réplique : «C’est pas grave, on fait ça à distance depuis la suite de ton hôtel, on met des écrans partout et tu vas communiquer directement avec les techniciens. On va t’envoyer les plans 3D, tu vas nous dire tout ce dont tu as besoin, tu lui fais une liste et on fait tout à distance». Seulement, le tournage de la listening party a eu lieu la nuit de mon premier jour de tournage de la pub. Donc ce jour-là, je me fais 24 heures de tournage. L’expérience se passe super bien, c’est génial. Puis je finis mon dernier jour de tournage de la pub. Je pose mes affaires dans ma chambre d’hôtel – je suis logé à la Soho House de Berlin – et je vois des mecs de la sécurité s’agiter dans le couloir. Je reçois un coup de fil et Kanye West me dit: «Je suis en bas de ton hôtel». Je me demande comment il sait que je suis là, car je l’ai dit à personne de son équipe. Mais il est bien là et souhaite me rencontrer. Avec le recul, je pense que le tournage de la listening party à Chicago était un test. Et à partir de ce jour-là, il ne m’a pas quitté pendant huit mois. En trois semaines, je suis passé de réalisateur de publicité alimentaire au clippeur de Kanye West qui voyage en jet privé avec lui. Ma copine, qui est styliste, m’accompagne dans les déplacements et discute avec lui de mode; ce qui me donne un peu de répit pour travailler car il est très intense dans le travail. J’ai réalisé quatre clips pour lui et ce clip, dont un qui n’est jamais sorti. À la base, c’étaient des vidéos d’une minute, mais à chaque fois que j’ai envoyé la minute, il était là: «Génial! On peut le faire un clip entier!». A l’arrivée, ces quatre clips comprennent plusieurs projets qui se chevauchaient. Une expérience galvanisante, en tous points. Parce que c’est la première fois que j’ai autant de liberté créative sur un projet et je sens que quelqu’un qui, selon moi, a bon goût et possède une puissance monstrueuse dans sa musique, a totalement confiance en moi. Et du coup, en fait, tu te sens emporté par cette vague. Toi aussi tu acquières une certaine confiance, sans être déstabilisé. Loin de l’image publique véhiculée dans les médias, Kanye se montre très rassurant, super sympa, érudit, il passe son temps à regarder des bouquins d’art, parle d’architecture tout le temps, adore le design. Surtout, il me laisse beaucoup de place et me laisse expérimenter. Quand quelque chose ne lui plait pas, il le dit, mais c’est toujours constructif. Je découvre un artiste qui a une vraie intelligence dans le processus créatif entre lui et la personne qu’il choisit. Autre point marquant chez lui : il aime rassembler des gens qui n’ont pas forcément grand-chose en commun. Quand il se déplace, il emmène avec lui des gens qu’il a rencontré au gré de ses pérégrinations. Lorsqu’il est venu à Paris, il a réuni tout le monde dans un petit restaurant chinois qu’il avait privatisé, incitant les gens à discuter entre eux. C’est la meilleure façon de procéder car une émulsion créative complètement dingue s’installe. Moi, créativement, je pense avoir énormément appris à son contact et grandi. Et je lui suis très reconnaissant. Et il s’avère que six mois après notre rencontre, la boîte de prod de Chris Cunningham (MJZ) m’a contacté. Et puis très rapidement, j’ai rejoint Iconoclast en France, un rêve d’avoir son nom à côté de gens que tu admires. »

Pictogramme tiré du clip "God's country" de Travis Scott, réalisé par Arnaud Bresson
Pictogramme tiré du clip « God’s country » de Travis Scott, , réalisé par Arnaud Bresson

Cette collaboration t’a amené à tourner le clip God’s country de Travis Scott ?
« Ça, c’est un mystère, j’imagine que oui. C’est un milieu qui est tout petit, où tout le monde se connaît directement. Si tu ne rencontres pas forcément les gens pour de vrai, tu connais leurs noms etc. Travis Scott étant le petit protégé de Kanye, c’est sans doute lié et le fait de travailler avec lui m’a donné une petite notoriété dans le milieu du clip aux États-Unis. Et ma prod américaine a aussi des représentants qui travaillent avec d’autres artistes, donc il y a des vases communicants. Mais je ne saurais pas vraiment te répondre car je n’ai jamais posé la question à Travis Scott. En termes d’expériences, il s’est passé avec lui tout l’inverse de ce qui s’est passé avec Kanye West. C’est à dire que Travis et moi, on s’est vu dix minutes, on s’est serré la main, j’ai tourné sa scène, il est reparti et on ne s’est pas reparlé. Et en fait, entre le moment où j’ai reçu la musique et le moment où le clip est sorti, il s’est écoulé dix jours à peine: je suis parti à Los Angeles, j’ai tourné et monté sur place, puis le clip est sorti quand j’étais dans l’avion pour le retour.

Pictogramme tiré du clip « God’s country » de Travis Scott, réalisé par Arnaud Bresson

Généralement, je passe plusieurs mois sur un clip, mais pour le clip God’s country, j’avais vraiment envie de faire quelque chose de différent, très documentaire, de simple et d’authentique. En fait, tous les kids qui sont dans ce clip viennent du ghetto, du quartier de Watts à Los Angeles, ils ont tous été incroyables. Ça a été une expérience de malade où je me retrouve en immersion. Tout ce que j’y filme est vrai, sans décor. Presque un documentaire, vraiment. »

Pictogramme tiré du clip « Popular » de M.I.A., réalisé par Arnaud Bresson

M.I.A.
« Je fais partie d’une génération où tout le monde fait du clip et produit de l’image. C’est devenu assez facile de s’entourer de bons chefs-op et d’avoir accès à plein de belles images. Et en fait, j’en ai eu un peu marre de tout ça, j’ai eu envie de faire un clip allant à l’encontre de la quête esthétique de la belle lumière. D’où un style qui ne cherche pas à être forcément dans l’esthétique au premier abord. Je cherchais juste à raconter une histoire de façon minimaliste (un lieu unique, juste un ou deux axes et une seule personne à l’écran) afin de raconter quelque chose. Je l’ai pris comme un énorme challenge, que j’ai adoré relever. Initialement, j’avais proposé plusieurs idées pour M.I.A. qui a mis du temps à me répondre pour plein de raisons personnelles. Du temps a passé et elle est revenue vers moi en validant des idées anciennes, que je ne voulais déjà plus faire. J’étais en concurrence sur ce projet, mais je ne m’étais pas mis la pression, me disant que si je ne gagne pas ce projet, c’est que ça ne devait pas se faire. Et que si je le gagne, c’est que ça devait se faire. C’est un peu ma philosophie. J’ai alors soumis une autre idée à son équipe qui ne comprenait pas du tout où je voulais en venir avec ce clip anti-spectaculaire (il ne faut pas oublier qu’on est dans une industrie et que les gens en veulent pour leur argent). Or, c’était quand même une prouesse technique de réussir à faire de l’IA avant que tout le monde commence à vraiment l’utiliser sur des caméras de merde où il n’y a pas de haute def et donc du coup rien pour raccrocher la 3D dessus.

M.I.A. sortait d’un clip incroyable avec Romain Gavras (Bad Girls). Moi, je me suis dit que j’allais prendre le contre-pied, me situer à l’opposé de ce qui a été fait. Après des discussions, M.I.A. a finalement adhéré, voyant bien ce que ce double robot, qui est une version opposée de ce qu’elle est réellement, racontait en substance sur la popularité, sur le rapport du corps, sur le contrôle de l’image, sur la dimension politique. Pour ce clip, je me suis inspiré des expériences de Hiroshi Ishiguro, un Japonais savant-fou qui a passé sa vie à essayer de se recréer de façon le plus réel possible à travers des faux clones. Et en fait les dernières versions qu’il a créées de lui sont hyper réalistes. Le seul truc qu’on n’arrive pas à recréer, c’est la cellule de la peau, la lumière qui réfléchit différemment sur du plastique que sur la peau. Je voulais créer un truc chelou comme ça sans être trop réaliste non plus. A ce moment-là, j’étais content de faire un clip pas du tout esthétique. »

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