[CRITIQUE] MUTAFUKAZ de Shoujirou Nishimi & Guillaume « Run » Renard

Southland tale. Angelino est un jeune loser parmi tant d’autres à Dark Meat City, une mégalopole sans pitié sous le soleil de Californie. La journée, il livre des pizzas dans tous les recoins de la ville et la nuit, il squatte une chambre d’hôtel minable avec son coloc Vinz et une armada de cafards qui font désormais un peu partie de sa famille. À la suite d’un accident de scooter lorsque son chemin a croisé par inadvertance la divine Luna, une fille aux cheveux noir de jais, notre jeune lascar commence à souffrir de maux de tête et d’étranges hallucinations. Des hallucinations, vous avez dit ? Hmm, peut-être pas… Pourchassé par des hommes en noir, Angelino n’a plus aucun doute : il est pris pour cible. Mais pourquoi lui ?

Ambiance fin de règle pour la pop culture. Et si la pop-culture n’était qu’une illusion d’optique, qu’un rêve pour ados vulnérables aux modes, qu’un simulacre qu’il s’agirait de déchiffrer tel un complot paranoïaque ? Le réalisateur japonais Sono Sion avait été l’un des premiers à poser l’épineuse question dans Suicide Club (1999), film culte de fin de siècle dans lequel, entre autres micro-intrigues, une adolescente trop balèze disséquait un code secret à travers la gestuelle d’un girl’s band de J-Pop. Des années plus tard, dans un contexte plus « angelosien », Richard Kelly avait posé cette même question de la pop-culture comme poudre aux yeux dans son suicidaire et labyrinthique Southland Tales (2006) où la fin de la pop-culture donnait métaphoriquement lieu à la fin du monde, dans un bang mais là encore, coup manqué : malgré le casting de stars, toutes venues sur le simple nom du « réalisateur de Donnie Darko« , c’était beaucoup trop tôt pour donner envie aux gens d’ouvrir les yeux – à l’époque, Lady Gaga cartonnait. Douze ans plus tard, soit cette année, soit il y a quelques jours, David Robert Mitchell a présenté en compétition au Festival de Cannes Under the Silver Lake, un long trip racontant exactement la même chose en jouant sur cette idée que nos repères pop familiers peuvent accoucher de figures cauchemardesques et angoissantes. Mais il a subi le même désamour que Richard Kelly lors de sa présentation. Non, décidément, on n’aime pas les films qui assènent les terribles vérités sur nos illusions dérisoires.

Ainsi, avec de petits moyens, Mutafukaz rejoint exactement cette veine en racontant exactement ce gros malaise civilisationnel : comment à force d’être des ados « fantasmateurs » gavés de pop-culture, nous sommes devenus des adultes autistes assistant impuissants à l’effondrement de toutes les pourtant solides croyances en nos idoles. Ce film d’animation, stylisé et érudit, criblé de références, se veut ourdi comme une farce carburant aux hallucinations, nourrie à l’illogisme (Kafka, pas loin), pastichant Los Angeles (le prénom du protagoniste s’impose comme un hommage évident à la mégalopole) et racontant le même gouffre, le même désabusement que par exemple un Richard Kelly ou un David Robert Mitchell. Avec ses moyens, en rajoutant parfois un peu trop de couches surréalisantes (mieux vaut pécher par excès que par défaut), mais nanti d’une bonne dose d’originalité salutaire, force est de constater que la recette fonctionne plutôt bien ici, donnant ce plaisir sacré au spectateur lobotomisé de 2018 tiraillé entre aller voir la dernière merde de Charlotte de Turckheim et souffrir devant le long sketch pas drôle de Arnaud Ducret : celui de se perdre en chemin (et donc de perdre pied).

Par sa qualité de fabrication, faisant le choix de l’animation traditionnelle, à l’heure des productions qui privilégient les images de synthèse, Mutafukaz bénéficie de l’impeccable savoir-faire du (génial) studio d’animation japonais Studio 4°C qui a déployé des efforts surhumains pour donner à ressentir la putréfaction de ce « Los Angeles parano » avec la vigueur des ghettos américains et la torpeur du climat étouffant de chaleur. Une centaine de dessinateurs ont conçu des milliers de croquis et ont coloré à la gouache les décors qui ont ensuite été numérisés. A l’origine de cette représentation urbaine fourmillant de détails (corbeaux, catch, cafards, rats, mafieux…), Shojiro Nishimi, coréalisateur du film, a tout supervisé, lui qui a de la bouteille (il a été animateur sur Akira, Mind Game et directeur de l’animation sur Amer Béton). En greffant sur ces images surréalistes la gouaille naturelle de Orelsan et Gringe (duo de Comment c’est loin et de la série Bloqués), un contraste opère : si le spectateur est perdu par l’intrigue, il peut toujours se raccrocher à ces deux voix connues, mettant en valeur des dialogues très écrits. On sort de la salle certes déroutés, conscients des limites d’une telle expérience, mais bien contents d’avoir vu de l’autre sur du grand écran.

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Date de sortie 23 mai 2018 (1h 33min) De Shoujirou Nishimi, Guillaume "Run" Renard / Avec Orelsan, Gringe, Redouanne Harjane / Genre Animation / Nationalités français, japonais[CRITIQUE] MUTAFUKAZ de Shoujirou Nishimi & Guillaume « Run » Renard
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