[THE OLD MAN AND THE GUN] L’adieu de Robert Redford par le réalisateur de « A Ghost Story »

L’histoire (presque) vraie d’un braqueur de banques âgé de 78 ans qui n’a toujours pas renoncé à sa passion pour les hold-ups. Comme Robert Redford qui n’a jamais renoncé au cinéma? C’est (a priori) son dernier rôle. Un simple argument justifiant le visionnage de The Old Man & The Gun, de David Lowery, disponible sur Amazon Prime Vidéo.

PAR JEAN-FRANCOIS MADAMOUR (AVEC ROMAIN LE VERN)

C’est une histoire à peine croyable mais bien presque vraie (le fameux based on a true story est de retour) que nous raconte David Lowery dans The Old Man & The Gun. Soit celle de Forrest Tucker (Robert Redford), gentlemen cambrioleur roi de l’évasion ayant dévalisé les agences bancaires du Sud des Etats-Unis. La particularité du playboy vieillissant: il braque, non pas avec le flingue du titre (il le porte au revers de la veste et ne l’utilise jamais) mais avec son charme irrésistible et son sourire dévastateur qui en ont fait craquer plus d’une (dont Sissy Spacek). Un flic moustachu (Casey Affleck) cherche à stopper son grand numéro. Bref, une true story comme le public américain les aime, où tout le monde a rendu les armes (sauf l’Académie des Oscars). C’est le journaliste et écrivain David Grann qui l’a racontée le premier dans les colonnes du New Yorker en 2013 et qui, tiens donc!, avait tous les atours pour donner lieu à un super film. Le mec très doué derrière le somptueux A Ghost Story se trouve aux commandes et là-dessus, Robert Redford annonce que c’est son dernier film en tant qu’acteur (à moins que ce ne soit une coquetterie eastwoodienne?). Pas un argument de plus please, on s’apprête à tomber à la renverse…

Bon, ce sera pas la peine… dire qu’il s’agit du chef-d’oeuvre du siècle serait (mal) mentir. Trop d’attente tue hélas un peu l’attente: compte tenu du potentiel monstrueux de l’affaire, cette douce comédie pas déplaisante de The Old Man & The Gun laisse quand même un sentiment de tout ça pour ça vain. Les premiers déçus diront que l’on ne retrouve pas l’élégie, la magie, le spleen, la tarte… de A Ghost Story. On ne va pas leur jeter la première pierre, on est également en manque de chanson poétique délicieusement miaulée par Daniel Hart mais force est de constater que le sujet appelle un autre traitement, disons plus sobre: il ne s’agit pas d’une méditation traversant l’espace et le temps, bouleversant les yeux, foudroyant le coeur mais d’un tout petit film de braquage old school classique, comme échappé des années 70-80, anecdotique dans son filmage et sa narration, se déroulant à deux à l’heure, avec Danny Glover et Tom Waits en guest cool… On peut presque se demander dans quelle mesure Lowery n’a pas fait exprès pour contrer les expectatives trop intimidantes et l’on n’oublie pas qu’il n’est jamais là où on l’attend (c’était lui derrière Peter et Elliott le dragon). Reste l’adieu d’un Redford crépusculaire, beau comme un astre, qui donne à revoir toute sa filmo, surtout lorsque Lowery cite ouvertement La poursuite impitoyable d’Arthur Penn. Mais l’on reste aussi persuadés que le vrai grand film des adieux, pour en citer un vrai et grand, demeure All Is Lost de J.C. Chandor (Redford seul au monde avec un bateau en pleine tempête) et qui interrogeait l’acteur, l’homme, la foi en l’autre d’une façon autrement plus puissante… Ici, Lowery a volontairement tout minoré, à commencer par ses effets, pour donner à voir tout ce qui se passe sur le visage de Bob. C’est joli pour le spectateur mais cela ne repose que sur ça, zéro transcendance.

Reste cette question que l’on se posait déjà au moment de All Is Lost mais que l’on se pose ici définitivement: que reste-t-il du fondateur de Sundance, cœur névralgique du cinéma indépendant américain, ayant récemment démissionné de ses fonctions de directeur du festival? Ce même Robert qui aurait pu se contenter de n’être qu’un simple acteur charismatique, beau comme un stéréotype. Et qui a préféré prendre des risques. Si l’on veut y voir du méta, l’on dira qu’entre les lignes, entre les plans, The Old Man & The Gun parle aussi de ce qu’il reste du cinéma indépendant, aujourd’hui voué à sa perte, où ceux qui le représentaient il y a dix-vingt-trente ans peinent désormais à monter leurs projets. A ce trouble, Redford répond que les temps changent et que le cinéma, à l’instar de son pays, subit une mutation comme une perte de croyance: «Je suis né entre la Grande Dépression et la Seconde Guerre Mondiale, avouait-il au Chaos au moment de la sortie de All Is Lost. Je conserve des souvenirs de la Seconde Guerre Mondiale que j’ai vécue avec les yeux d’un enfant. J’ai grandi dans un environnement de travailleurs et j’ai remarqué l’effet de la guerre sur les gens. J’ai été élevé à une époque où les croyances étaient bien établies avec une certaine innocence vis-à-vis de nos valeurs. Au fil du temps j’ai vu beaucoup de choses changer et notre système de croyance se perdre, notamment avec la Guerre du Viêt-Nam, le Watergate, les scandales politiques ou encore les contrats avec l’Iran. Derrière la propagande et les faits héroïques, il y avait une zone grise dont on ne parlait jamais. En tant qu’artiste, j’ai commencé à prendre mon pays au sérieux, j’ai voulu montrer ce que je ressentais. Et j’ai décidé de faire des films sur ce sujet. Aujourd’hui, la technologie accélère les choses. Les gens parlent vite, le rythme de la vie s’accélère, l’énergie qui en émane est d’ailleurs assez fascinante. On peut se demander combien de temps ça va durer avant qu’on s’use.» Seulement pour la beauté du geste, donc.

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