Clown de l’angoisse, maman décharnée, beau macchabée, liftée de l’extrême, actrice imaginaire ou chimère fondante, Cindy Sherman s’est improvisée reine du selfie tout le long d’une carrière de photographe assurément chaos, façonnant la laideur comme une glaise salvatrice. Un travail mondialement connu et reconnu, mais un passage au cinéma traité dans la plus secrète des hontes avec Office Killer, ovni façon poulet sans tête distribué on ne sait ni pour qui, pour quoi (mais pour nous, ça, c’est sûr). On devine très fortement que le passage par Miramax ne s’est clairement pas passé comme prévu: çà et là, des rumeurs de projections tests compliquées, de distribution à la dégoûtée… En 1997, nous étions alors en pleine vague neo-slasher, et si Office Killer pouvait presque prétendre en être un (plus néo que slasher disons), il ne s’alignait clairement pas sur les codes stricts du genre, ou du moins ceux que le public post-Scream attendait à l’époque. Office Killer s’est donc envolé vers d’autres cieux.
L’aura de Sherman a dû certainement suffire à réunir un cast brillant: Jeanne Triplehorn (la belle brune de Basic Instinct), Molly Ringwald (la muse du teen movie 80’s), Michael Imperioli (pas encore le Christopher Moltisanti des Sopranos) et surtout la formidable Carol Kane, jamais las des rôles de déséquilibrées. Celle-ci endosse les châles mal tricotés de Dorine, caricature sans faille de la vieille fille à chats, qui hante les bureaux d’un magazine depuis plusieurs années. À peine remarquée, à peine regardée au milieu des piles de dossiers et des ordinateurs. Mais c’est durant la reconversion des locaux (invitant à un travail partiel via l’arrivée d’ordinateurs portables dernier cri, le tout sur fond d’épidémie de grippe: ça vous rappelle quelque chose ?) que les choses s’enchaînent: un soir, elle arrive trop tard lorsque son supérieur grossier et moustachu se prend un coup de jus définitif. Renonçant à appeler les secours, la demoiselle sans âge embarque le bonhomme dans son sous-sol, premier trophée d’une longue série «d’accidents» qu’elle va bien évidemment chercher à orchestrer de ses mains. Elle se met alors à composer une famille macabre dans le dos de sa mère alitée, les rejoignant une fois le travail terminé. Les employés de la boîte tombant comme des mouches, des soupçons s’organisent de partout sauf sur la brave Dorinne: l’heureuse et invisible psychopathe commence alors à rayonner et à monter en grade, comme si cette embrassade avec la mort devenait la vitamine à tous ses maux!

Pour du Sherman, Office Killer paraît parfois sage; pour une production de studio, on est plutôt sur un bel accident. Peu pudique quand il explore les chairs abîmées du charnier chéri de crazy Dorine, le résultat ne se revendique pourtant pas en film d’horreur tradi, beaucoup plus intéressé par les rapports humains chaotiques qui se jouent près de la photocopieuse: une petite bulle bureaucratique où tout le monde se toise, se loupe et se méprise dans un malaise sourd, preuve en était la fascination grandissante du cinéma américain de l’époque pour un co-working devenu la norme avec des films comme Clockwatchers ou Office Space. À l’image des grands patrons, la petite souris Dorine décime tout ce qui bouge pour enfin se révéler à elle-même et foncer vers de nouveaux horizons dans un épilogue annonçant d’autres massacres à venir. Avec une artiste aussi excentrique et piquante que Cindy Sherman, la morale du thriller hollywoodien ne pouvait prendre qu’un coup de plomb dans l’aile… J.M.
Réal: Cindy ShermanScénario: Todd Haynes, Tom Kalin, Elise MacAdam et Cindy Sherman Avec: Carol Kane, David Thornton, Molly Ringwald, Jeanne Tripplehorn, Barbara Sukowa Distrib: Miramax International Durée: 82 min |
Réal: Cindy Sherman


