Pour le bilan de fin d’année, nous avons demandé à celles et ceux ayant participé au tableau des étoiles Cannois de donner leurs 5 films chaos de 2021. La réponse de Jean-Jacky Goldberg (Les Inrocks).

Memoria de Apichatpong Weerasethakul
Le shaman thaïlandais demeure indétrônable dans la course au chaos, en harmonie cette fois avec la Queen Tilda, jamais (ou en tous cas rarement) filmée comme ça, à nu, dans des espaces qui ne lui pas familiers et où pourtant elle semble avoir déjà vécu mille ans. C’est un film psychédélique mais sans le fatras habituel d’images bizarroïde. Le chaos weerasethakulien est simple comme de l’eau de roche. Un des tout meilleurs films d’Apichatpong, à voir en salle uniquement.

Can’t Get You Out of my Head de Adam Curtis
Star underground au UK et aux US, Adam Curtis est scandaleusement méconnu en France, et il faut que ça change (on y travaille). Dans ce nouveau documentaire en six parties d’un peu plus d’une heure chacune (visible gratuitement sur le iPlayer de la BBC, avec un VPN), le cinéaste britannique (qui se définit comme journaliste, mais fait bien oeuvre de cinéma, à la télévision) raconte le 20e siècle à travers les destins croisés de quelques seconds couteaux de l’Histoire. Et par sa méthode inimitable (images d’archive montées à la Godard, voix-off hypnotique, musique planante), il raconte… comment on en est arrivé là. Là où? Ben ici, à ce merdier illisible qu’on appelle la réalité. Ça a l’air vague, mais c’est au contraire extrêmement précis, puissant, et poétique. Et aussi hautement addictif: une fois qu’on y a goûté on veut tout voir.

Matrix Resurrections de Lana Wachowski
Avec Resurrections, Lana Wachowski retrouve la vigueur de série B maline de Matrix premier du nom, et semble répondre à Baudrillard qui lui reprochait d’être «le film sur la Matrice qu’aurait fabriqué la Matrice». Du coup c’est ça le sujet: que faire dans un monde où Matrix existe et où tout le monde l’a vu, où l’on sent bien, sans aller jusqu’à imaginer qu’on est réellement des piles organiques, que ce n’est pas complètement de la science-fiction, et où pourtant rien ne se passe pour que ce soit différent, et où l’on se contente de tweeter «ah dis donc, elle est coquine la Matrice avec son histoire de virus là». Et puis, sinon, Carrie Anne Moss forever.

Spectre: Sanity, Madness and The Family de Para One
Jean-Baptiste de Laubier, plus connu sous son alias de musicien Para One, est un digne héritier de son mentor Chris Marker — et ce n’est pas rien. Dans ce premier long-métrage, il fouille dans son passé et déterre des secrets de famille, franchement bouleversants. Mais ce que je trouve vraiment très beau, c’est la façon qu’il a d’explorer son histoire et sa géographie intime, la reliant sans cesse aux oeuvres d’art qui la constituent, comme autant de petits cailloux laissés par la providence sur un chemin secret qu’il s’agit d’arpenter collectivement. Comme si l’art était le sésame qui ouvre les portes de notre intériorité en nous connectant à celle des autres. La BO (intitulée Machine of Living Grace) est magnifique et a bercé mon automne.

Le genou d’Ahed de Nadav Lapid
Nadav Lapid, c’est l’essence du cinéma intranquille, inconfortable. Et donc chaos. Il cherche, gratte, constamment, ne se repose jamais sur un savoir-faire, remet tout en jeu à chaque film. Sa caméra est un couteau, mais il n’essaie pas de faire le malin, ou de choquer le bourgeois. Il n’y a pas plus intègre et respectueux de l’intelligence du spectateur que lui. Dans ce nouveau film, peut-être son plus énervé, son plus urgent, il met en scène un alter-ego atrabilaire qui pose la question de la fin et des moyens. Et il n’y a pas de réponse facile.

Bonus: Zola de Janicza Bravo
Complètement sacrifié par son distributeur (Sony, qui a racheté les droits monde à A24) et sorti en direct VOD à l’acte, Zola mérite le détour. Ben tiens, c’est justement une histoire de détour, effectué par une stripteaseuse qui commet l’erreur d’en suivre une autre le temps d’une virée en Floride qui tourne mal. Adapté d’une tweet story de 148 fois 140 signes, le film est d’une inventivité formelle folle (qui compense ses quelques faiblesses narratives), qui pulvérise les règles de qu’on entend habituellement par naturalisme, pour aller à la vraie source du naturalisme, justement celui de Zola (Emile) qui flirtait avec le surréalisme. J.-J.G.



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