[CANNES 2021] GAZETTE CHAOS DU FESTIVAL / JOUR 5

La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 5: Passion «Benedetta», confusion entre Cow et Chaos, La Civil de Teodora Ana Mihai à UCR, waiting for Sean Penn, 60 ans de la Semaine de la Critique par Alex Masson.

Plus près de nous, Satan. Notre Jérémie Marchetti a mis les voiles. Il a vu Benedetta et depuis virevolte dans les rues en hurlant «Benedetta, c’est mouaaaaaaaa», arborant une fausse accréditation blanche pastillée avec une photo de Michel Ciment, telle une croix. MAIS CALME-TOI CHEWI. Faut dire que l’extase est à la hauteur de l’attente démesurée. Comme notre Jérémie le dit si bien: qu’est-ce qu’on l’a attendue, la Benedetta! Repoussée sans cesse d’un Cannes à l’autre, et au milieu la santé vacillante de notre Paulo. Pas de film maudit s’il vous plaît, juste un maudit film. Et sans surprises, c’est le gros bis qui éclabousse Cannes de tous ses fluides: celui qui fait fuir les mamies égarées et déçoit ceux qui en attendaient une grande fresque Césarisable. Comme pour Elle, les approximations du passage du Hollandais en France (interprétation inégale, plastique fragile) finissent par nourrir la bête, lui donnant une allure de farce totalement recherchée, avec comme toujours cette frontière réjouissante et parfois floue entre premier et second degré (z’avez vu Showgirls, non?).

Stigmatisée et bénie, Sœur Benedetta (Virginie Efira, le soleil de toutes les nuits) devient la première fan girl de Jésus (qu’elle imagine comme un chevalier blanc au sexe indéterminé tout droit sorti d’un Harlequin), fait tirer la tronche à l’abbesse (Charlotte Rampling, toujours avec l’accent bwritsh au fin fond de l’Italie, aurait été remplacée par Franca Stoppi il y a 40 ans) et gravite les échelons de bénitiers tout en s’amusant au pieu avec sa protégée (délicieuse et diablotine Daphné Patakia, découverte dans la série OVNI(S). C’est un peu Nomi Malone à la messe, où la quête de gloire a été remplacée par celles de la jouissance et de la foi. Verhoeven brasse tout ce qui l’éclate (le monde du mensonge, le double tranchant du sacré, l’érotisme frontal, le féminin qui déborde, la trivialité scato…), ramène le sexe autant à sa dimension ludique (cyprine et vierge de bois, on adore) qu’à sa toute-puissance, et comprend très bien là où voulait en venir le nunsploitation (coquinou qu’il est, il a bien dû en voir). Derrière les coups de fouet, les galipettes derrière les murs de pierre et les scènes de tortures, c’est aussi un moyen de parler de la condition des femmes contre la mainmise des hommes, de la sournoiserie du clergé, de la complexité dans la croyance… tout en échappant aux clichés de rigueur (les mères supérieures sadiques, les prêtres violeurs et on en passe) et en ne tombant jamais dans le piège de la gratuité, jusque dans une critique brillante de l’église, jamais bêtement anticléricale, qui entretient l’ambiguïté de son personnage principal, comprend ses adversaires et touche là où ça fait mal (antisémitisme et avidité, entre autres). Le réalisateur de La chair et le sang (film auquel on compare un peu trop Benedetta) y apporte toute sa passion pour l’histoire, son intelligence et son humour, d’ailleurs à deux doigts du camp qui tâche (Efira, possédée et la bave aux lèvres beuglant: ELLE DOIT SE FLAGELLER – on est là pour ça oui les enfants). Et on le sait Verhoeven n’a peur de rien, ni des représailles, ni du grotesque: c’est du divertissement européen et déviant comme on n’en ose plus, avec du souffle, du sale, du grand-guignol et de la malice. Mylène Farmer devait avoir son Agnus Dei en boucle dans la tête durant toute la projection.

D’ailleurs, quand on vous disait que tout était chaos dans cette 74e édition, on n’avait pas tort. Breaking news: la star française Léa Seydoux, attendue comme le loup blanc sur la Croisette avec quatre films dont trois en compétition, dont le trèèèèès attendu France de Bruno Dumont, a été testée positive au Covid-19 et « attend des instructions de son médecin » pour savoir si elle pourra aller à Cannes. Testée il y a plusieurs jours mais vaccinée, l’actrice est « asymptomatique », selon un porte-parole. Thierry Frémaux, le délégué général du festival, en a profité pour assurer au passage qu’il n’y avait « pas de cluster cannois« , voulant faire taire des « rumeurs » à ce sujet. D’autres rumeurs bruissantes veulent que le Festival n’ira pas jusqu’à son terme parce qu’il y a des mini-clusters partout. Doit-on en déduire que notre Benedetta n’est pas la seule illuminée sur la Croisette? Et qu’est-ce qu’il disait déjà notre bon vieux Desproges sur la rumeur? «C’est le glaive merdeux souillé de germes épidermiques que brandissent dans l’ombre les impuissants honteux.» Amen. Allez, on se calme et on boit frais!

Sinon, on a ri. Dans ce Cannes au climat bizarre, cela fait maintenant deux connaissances qui nous ont demandé ce samedi si on avait vu Chaos, en prenant l’accent de Geny G. Jusqu’à ce que l’on comprenne qu’il s’agissait en réalité de Cow, de Andrea Arnold, actuelle présidente du jury Un Certain Regard. HA-HA-HA. Contrairement aux apparences, ça n’est ni vraiment un documentaire animalier, ni directement une dénonciation des conditions d’élevage; c’est juste une plongée dans la vie d’une vache laitière anglaise.

Sans voix-off et quasiment sans jamais montrer les fermiers, le film s’ouvre sur le vêlage de la Cow, s’attache à suivre les destins parallèles de la vache et son veau, montre l’inlassable rituel de la traite. On pourrait s’en foutre. Seulement, comme la réalisatrice aux commandes est douée, on vit ça comme une expérience sensorielle et hypnotique, où dominent les meuglements, où une vache devient un personnage de cinéma comme les autres. Equivoque, pour le moins. Fascinant, tout autant. Ça donne presque envie de revoir un Carlos Reygadas.

Quelques mots aussi sur La Civil de Teodora Ana Mihai, présenté dans la section Un Certain Regard et précédé d’un bon buzz, a priori vendu comme étant dans nos cordes chaos. Soit la trajectoire d’une mère un peu seule au monde et farouchement déterminée (envers et contre tous) à la recherche de sa fille enlevée par un cartel dans le nord du Mexique et à la découverte d’une vérité plus familière, plus larvée et terrifiante. Les autorités refusant de lui venir en aide, elle décide de prendre elle-même les choses en main, débute son enquête et gagne la confiance d’un militaire peu conventionnel déployé dans la région. Le film, s’il ne manque pas de qualités, produit une sensation réellement étrange. Pas de doute, c’est bien fait, avec un vrai suspens pendant deux heures dix-huit, se vivant de manière instantanée, comme enregistrée en direct. Tout y est nickel (interprétation, mise en scène, script aux rebondissements adéquats) et c’est presque si tout est un peu trop à sa place. En d’autres termes, gros paradoxe, ça manque d’intensité, d’émotion, du truc en plus qui ferait dérailler cet ensemble finalement assez programmatique quand on recompose le puzzle, jusque dans son plan final ouvert, laissé à la spéculation et à l’interprétation du spectateur. Mais là aussi, petit effet un poil convenu qui n’arrive pas à provoquer plus et mieux que la simple reconnaissance des qualités.

On n’aura en revanche pas spécialement envie de s’étaler sur Où est Anne Frank, le film d’animation de Ari Folman, qui tient en réalité d’une variation du Journal d’Anne Frank, à l’aune des tragédies contemporaines comme celle des migrants sans asile politique ou humanitaire. Un projet intime pour le réalisateur qui extrapole le récit de la jeune juive néerlandaise (dont le journal a été traduit en 70 langues), en imaginant sa confidente et destinataire du journal, Kitty, s’échapper des pages du livre, et observer le monde de 2020 à travers le regard bouleversé de celui des années 40. C’est casse-gueule, c’est hélas, de notre point de vue, totalement raté et c’est dommage car on avait très envie de voir la suite de la carrière du réalisateur du si mal aimé et si troublant Le Congrès (pour le coup, aussi casse-gueule mais beaucoup plus réussi). On lui laissera quand même le bénéfice du doute quand on sera plus nombreux à le (re)voir avant sa sortie en salles le 24 novembre.

Deux films en compétition, sinon. Tièdement accueillis par notre panel critique: d’un côté, La rupture de Catherine Corsini (au programme, des soignants d’hôpital débordés et démunis, des « gilets jaunes » tabassés par la police, des classes sociales qui se toisent); de l’autre, Comportiment N°6 de Juho Kuosmanen, que nous rattraperons incessamment.

Tout ceci avant l’événement de ce samedi soir: visiblement sans rancune, cinq ans après avoir été éreinté par la critique avec un film présenté à Cannes, Sean Penn est de retour sur la Croisette avec Flag Day, en lice pour la Palme d’or, dans lequel il joue aux côtés de sa fille. L’histoire vraie d’un père braqueur de banques et de faussaires qui émerveille son enfant par son magnétisme. Bredouille jusqu’ici, Sean Penn concourt pour la troisième fois à la Palme d’or en tant que réalisateur. Mais si Sean n’est pas rancunier, certains n’ont pas oublié…

 

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PS. Cannes, c’est aussi l’occasion d’aller faire un tour à Cannes Classics et de revoir des chefs-d’œuvre, en l’occurrence ce samedi La double vie de Véronique, présenté par Irène Jacob (que nous avons interviewé) et ce dimanche, un autre vertige/autre chef-d’œuvre: Mulholland Drive de David Lynch. Histoire de faire Silencio aux rumeurs.

60 ANS DE LA SEMAINE DE LA CRITIQUE PAR ALEX MASSON
Le journaliste Alex Masson, délégué (France, Belgique, Canada) Festival de San Sebastian, souffle avec nous sur les 60 bougies en donnant 7 moments punk de cette section.
« A remonter l’histoire du festival de Cannes, on prêterait plutôt à la Quinzaine des réalisateurs, une image de dynamiteurs, d’empêcheurs de tourner en ron-ron d’une sélection officielle longtemps diplomatico-solennelle. Pour autant La Semaine de la critique n’a pas été avare en décharges électriques/éclectiques. Retour sur sept films (comme les sept jours de la semaine) aussi secoués que secouants.

Carne/La vie des morts (1991)
Il fut un temps ou la Semaine associait court et long-métrage en une séance. Celle qui connecta les quasi premiers pas de Gaspar Noé et Arnaud Despleschin reste mémorable que ce soit en ayant le flair de dégotter deux cinéastes français aujourd’hui parmi les plus reconnus et estimés (mais aussi détestés à niveau égal selon les chapelles cinéphiles) mais surtout en réunissant les points cardinaux, les plus opposés du cinéma d’auteur national contemporain. Noé l’anar, Desplechin le néo-classique pour un double-programme fusionnant le feu et la glace.

Fritz the cat (1972)
Il aura fallu que J’ai perdu mon corps reparte triomphant de l’édition 2019 pour qu’on s’aperçoive que le cinéma d’animation avait sa place à La Semaine de la critique.  Il faut bien avouer que les traces précédentes en la matière (vous tenez vraiment à ce qu’on reparle de l’inanimé Téhéran Tabou ou  du consternant Free Jimmy et son éléphant junkie?) furent hasardeuses. Pourtant, quarante-sept ans plus tôt, la Semaine avait été en phase avec son temps en accueillant un chat contestataire, fumeur de pétard et queutard, invitant le cartoon underground sur la Croisette pour lui faire perdre la tête.

Vase de noces (1975)
Restons d’humeur animalière avec la relation entre un agriculteur et une truie. Au milieu des années 70 on parlait d’amour libre. Vase de Noces prend l’expression au pied de la lettre, accordant la même importance aux deux mots: liberté d’esprit pour un film laborantin et poète, ode amoureuse inter-espèces jusqu’au-boutiste. Scandale? Oui (et peut-être plus encore aujourd’hui, où le film de Thierry Zeno rendrait fous la nouvelle zoosphère militante, de L.214 au parti animaliste). Mais surtout de l’art ET du cochon.C’est arrivé près de chez vous (1992)
Et soudain apparut Benoît Poelvoorde. Avant qu’on le revoie en Dieu chez Jaco Van Dormael (dans Le tout nouveau testament), C’est arrivé près de chez vous fut une épiphanie cannoise, décorsetant le festival d’une décennie 80’s très propre sur elle. La bande  Poelvoorde/Bonzel/Belvaux inventant les pieds nickelés potaches (po-trash?) autour d’un faux documentaire mais vraie rigolade, sur un tueur en série grande gueule. Depuis, rien d’aussi décapant n’est arrivé près de chez Cannes. Même le petit Majestic n’a jamais osé mettre à sa carte le cocktail du petit Grégory siroté dans cette odyssée belge.

Jubilee (1977)
Qu’une section dédiée aux promesses de demain aie choisi de mettre en avant un manifeste du No future dénote forcément d’un bon esprit. Le second long-métrage de Derek Jarman fait des allers-retours entre l’Albion élisabéthaine et celle post-Margaret,  zappant du calme factice d’hier au chaos concret de demain. Un concentré d’Angleterre protestataire, rassemblant sous sa bannière la démesure folle des Monty Python, évidemment la punk attitude (Adam Ant en guest) et une esthétique qu’on appelait pas encore queer. Jubilee met autant le feu qu’il exige qu’on reconstruise un royaume désuni une fois les cendres dispersées. Presque une prophétie de l’ère-post-Brexit.

L’ange (1982)
Patrick Bokanowski n’a signé qu’un seul long-métrage pour le cinéma. C’est suffisant quand il réunit les fantômes de toute l’avant-garde surréaliste, de Man Ray à Bunuel ou André Breton sur les marches d’un escalier comme décor principal. Pas de narration, pas de pistes (est-ce une évocation kafkaïenne du sens de la vie – et de la mort? Une parabole mystique sur l’élévation des âmes terrestres?) dans ce labyrinthe visuel et mental. Évidemment de quoi perdre Cannes qui n’a pas encore convié David Lynch et ignore la puissance des installations d’art vidéo. Mais aussi jeter un sacré coup de pied dans la fourmilière d’un jeune cinéma français de festival en pleine régression vers la Nouvelle Vague. 

The tribe (2014) 
Pas la peine de s’encombrer de dialogues, ni de sous-titres: tourné en langue des signes avec des acteurs sourds, The tribe sait faire du bruit. Beaucoup de bruit. Celui d’un monde moderne déshumanisé ou le seul langage qui sait se faire entendre est celui de la violence, physique ou morale. Où les rapports sont redevenus primitivement guerriers, renouant avec les mœurs tribales. Un Fight club par Haneke et Seidl fusionnés? Mieux: le plus grand film sur le retour du fascisme qui guette depuis le Salo de Pasolini. Cannes et Myroslav Slaboshpytskiy, dont on a plus trop de nouvelles depuis, entre une commande de Darren Aronofsky tombée dans les limbes et Luxembourg, projet sacrifié à ses exigences Kubrickiennes, en sont restés sans voix. » A.M. (propos recueillis par G.R.)

 

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