Le Festival du film policier Reims Polar s’est déroulé en ligne du 26 au 30 mai. Qu’en retenir? Faisons le point.
Le Grand Prix de Reims Polar attribué à La loi de Téhéran de Saeed Roustaee n’a rien d’une surprise: le thriller, déjà remarqué aux festivals de Venise, Zurich ou Tokyo, tire son exceptionnelle intensité de la réalité qu’il décrit: celle d’un pays gangréné par une dictature théocratique ayant plongé une large partie de sa population dans une misère économique et morale que seule peut soulager la drogue. Comme le trafic et la consommation sont punis de mort, autant dire que les trafiquants utilisent toute leur puissance financière pour éviter de se faire prendre. Face à eux, des flics sous-équipés et sous-payés se tirent dans les pattes. Le film raconte comment un détective obstiné veut aller jusqu’au bout pour coffrer un trafiquant jusque-là imprenable. Le préambule, une poursuite à pied qui monte en intensité avec une rapidité inouïe, annonce un thriller comme on n’en a pas vu depuis longtemps. La suite le confirme au cours d’une séquence hallucinante de rafle dans un bidonville. Mais comme le cinéaste ne fait pas les choses à moitié, il traite son sujet dans ses moindres implications, accumulant une substance suffisante pour alimenter une minisérie, mais qu’il a réussi à caser dans une durée de 2h11. Sans chercher à rien cacher, il y montre le fonctionnement du système judiciaire et policier. Vu d’ici, on ne peut pas s’empêcher d’en tirer des leçons, notamment en constatant que la politique répressive des dictatures policières en matière de lutte contre la drogue n’est pas forcément un exemple à suivre. Le résultat est là: explosion de la toxicomanie, surpopulation carcérale, corruption rampante, et toute-puissance des trafiquants. Incidemment, le titre original Just 6.5, rappelle que sur une population de 83 millions d’habitants, il y a «seulement» 6,5 millions de toxicomanes en Iran.
Prix du jury, Slaughterhouse de Abbas Amini montre une autre aspect de la réalité économique iranienne: le trafic de devises favorisé par l’inflation galopante et la crise économique. Ici, un abattoir sert de façade à un trafic de dollars. L’affaire est suivie du point de vue d’un observateur neutre, soit le fils du gardien de l’abattoir, appelé à la rescousse pour faire disparaître les corps de trois hommes morts dans un congélateur soi-disant par accident. La présence sur place de la famille des morts incite à creuser au-delà des apparences. Le récit est plus heurté et moins fluide que dans La loi de Téhéran, mais les deux films ont en commun de compenser leurs budgets modestes par le recours massif à la figuration pour orchestrer des scènes de foule spectaculaires.
Les rapports entre police et pouvoir face à la drogue sont également au programme de Watch List de Ben Rekhi, qui annonce la couleur dès le préambule, avec la déclaration du président en exercice Rodrigo Duterte à la télévision en 2016: «Hitler a tué trois millions de juifs. J’aimerais en faire autant avec les drogués». Aux Philippines, la police a officiellement carte blanche pour liquider sommairement les dealers, mais aussi les consommateurs. Ce contexte a inspiré une fiction qui débute avec la mort d’un ancien toxico, exécuté par un commando. Pour en savoir plus, sa femme (et mère de trois enfants) accepte de collaborer avec la police et finit par découvrir la vérité, mais le prix à payer est inhumain. C’est un film à charge, inspiré par une réalité révoltante, mais la charge est quand même un peu lourde. La corruption est encore au centre de Unindentified de Bogdan George Apetri, mais cette fois d’une façon plus isolée, avec l’histoire d’un flic roumain surmené qui s’obstine à traiter l’enquête d’un collègue. Les vraies raisons de son comportement bizarre sont dévoilées au fil d’un récit ténébreux, subtilement marqué d’humour désespéré.
Les films italiens en compétition étaient dépourvus de police mais pas de noirceur. C’est le cas de Storia Di Vacance dont le titre volontairement trompeur doit être pris dans un sens ironique. Le début dans une banlieue tranquille de Rome où les familles du voisinage s’apprêtent à profiter des vacances ne laisse rien présager jusqu’à ce que la structure chorale ne révèle progressivement un malaise général. Pour autant, on ne voit pas venir le dénouement d’une noirceur et d’un pessimisme effrayants. Pas plus qu’on ne s’attendait à ce traitement stylisé aux confins du fantastique de la part des frères d’Innocenzo, dont le précédent film Frères de sang était ancré dans un réalisme cru. Dans The Mayor of Rione Sanita, Mario Martone examine le cas d’un parrain napolitain qui occupe une partie de son temps à rendre la justice et régler les différends dans la quartier qu’il contrôle. Il le fait avec un indéniable charisme et se prend à son propre jeu à l’occasion d’un cas épineux de conflit familial, qu’il arrive à désamorcer, mais à un prix qui prend une dimension quasi christique. Le film est assez théâtral et doit beaucoup à ses acteurs, ainsi qu’au contexte napolitain qui le rend unique.
Encore un film du point de vue des criminels, Berlin Alexanderplatz de Burhan Qurbani suit les efforts d’un migrant africain qui a juré de rester honnête près avoir échappé à la mort, mais ses prédispositions criminelles sont trop précieuses pour lui permettre de tenir son serment. L’interprète principal Welket Bungué est impressionnant, mais il se fait éclipser par Albrecht Shuch, génial dans un rôle de manipulateur pervers et fou. Pas de police non plus dans Boîte noire de Yann Gozlan, mais l’enquête d’un bureaucrate maniaque et énervant (Pierre Niney) autour d’un crash suspect, sur fond de magouilles financières et industrielles. Le suspens est bien construit mais il aurait gagné à être plus concis. Avec Deliver Us From Evil, Hong Won-chan délivre ce que les Coréens savent faire à la perfection: un pur exercice de style qui voit s’affronter deux tueurs sans pitié, et où l’ultraviolence, bien qu’omniprésente, est la plupart du temps implicite et épurée jusqu’à l’abstraction.
Dans la catégorie Sang neuf, le kazakh Adilkan Yerzhanov propose avec Ulbolsyn une histoire vaguement féministe qui affirme son style particulier découvert dans A dark dark man, jusqu’à une conclusion abrupte et improbable qui laisse perplexe. Shorta, des Danois Anders Olholm et Frederik Louis Hviid, nous plonge dans la cavale cauchemardesque de deux policiers pris au piège d’une cité qui se soulève à la suite de brutalités policières. Tout en évoquant une version danoise des Misérables, le script joue un peu avec les clichés (bon flic/mauvais flic…), avant de peindre chaque personnage en nuances de gris, d’une façon un peu mécanique. Rounds de Stephan Komandarev dépeint au cours d’une nuit la Bulgarie comme l’endroit le plus triste du monde, à la veille du 30ème anniversaire de la chute de communisme, alors que le pays reste partagé entre partisans de l’ancien et du nouveau régime. La réalité (drogue, immigration, délinquance, corruption, incurie) transparaît à l’occasion des rondes de différentes patrouilles de flics. Quelques notes d’espoir, additionnées d’humour noir, subsistent au milieu d’un océan de désespoir. Sinon, hors compétition, Silk Road de Tiller Russell avait de quoi intriguer avec son sujet, adapté d’un article de Rolling stone qui raconte comment un jeune nerd d’Austin est devenu une sorte de Jeff Bezos du darknet en créant une plateforme pirate qui permet de vendre en toute tranquillité tout ce qui est interdit, surtout des drogues, grâce à un système de paiement par bitcoin et la livraison anonyme par la poste. Parallèlement, Jason Clarke joue un flic placardisé qui prend sa revanche sur ses collègues en comprenant très vite comment exploiter le système à son profit. Hélas, on n’est pas dans Social Network et le réalisateur se contente d’illustrer les faits, sans prendre position ni sur le sujet, ni sur ses personnages. G.D.

